L'homme et son Anima

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Masculinité

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L'homme et son Anima: l'inconscient dans les rapports entre les hommes et les femmes 
par Dominique Petit

La lutte féministe au coeur des combats politiques: De la domination masculine    
par Pierre Bourdieu

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L'homme et son Anima: l'inconscient dans les rapports entre les hommes et les femmes 

par Dominique Petit

Il est un sujet bien peu abordé ( à ma connaisance, mais je suis loin de connaître tous les débats en cours dans la mouvance anti-sexiste, féministe et pro-féministe ) c'est celui de l'influence de l'inconscient dans les rapports entre les hommes et les femmes.

Je me limiterai volontairement ici aux rapports hétérosexuels, les seuls que je connaisse et toute réflexion me semble, en particulier sur ce thème, devoir être nourrie de l'expérience personnelle. L'inconscient joue certainement un rôle aussi important dans la relation homosexuelle ou bi-sexuelle mais je préfère ne pas évoquer cet aspect du problème, n'ayant pas d'expérience concrète.

Vouloir évoquer l'inconscient dans sa globalité serait bien présomptueux et même impossible, je ne suis pas psy… quelque chose, et même eux, d'ailleurs ne s'y risquent pas, peut-on explorer un puits sans fond?

Non, je voudrais ici aborder seulement cette partie de l'inconscient que l'on appelle Anima.

C'est Jung qui a mis à jour cet notion d'Anima ( la féminité inconsciente de l'homme ) et en a mesuré l'importance.

Selon Jung la femme, de son côté, possède un Animus. Il serait certainement intéressant, dans le cadre d'un débat hommes-femmes que celles-ci puissent parler de leur expérience de l'Animus, ce n'est pas à un homme de le faire. J'évoquerai simplement ma vision de l'Animus des femmes dans le cadre de la relation qui s'établit entre un homme et une femme, mais il ne s'agit que de ma propre perception des choses, forcément subjective.

Je crois que le phénomène de la bisexualité qui se développe (ou se révèle ? ) risque de perturber* l'analyse du phénomène Anima-Animus.

En effet l'Anima est pour l'homme une sorte de femme intérieure, son côté féminin, car tout être humain est naturellement bisexué ( non au sens d'une attirance vers les deux sexes, mais dans son être profond ). Cela pourra paraître surprenant mais je pense que cette féminité de l'homme peut être pleinement vécue et assumée dans le cadre d'une relation hétérosexuelle. L'amour me semble être le lieu idéal ( mais pas le seul ) où les hommes pourraient assumer consciemment leur féminité.

Bien des hommes refusent cette composante féminine de leur personnalité et la refoulent dans leur inconscient. Or tout ce qui est refoulé, court le risque d'être projeté sur autrui. Et cette Anima intérieure des hommes est généralement projetée sur les femmes que ceux-ci rencontrent, en particulier dans les relations amoureuses.

Projeter cette image intérieure sur des femmes réelles perturbe sérieusement les relations hommes-femmes. En effet une projection est d'une certaine façon une négation de l'être réel qui se trouve en en face de l'homme. Le "dialogue" qui s'instaure entre l'homme et sa propre image féminine inconsciente est difficile, voire impossible. L'Anima est un personnage fascinant pour l'homme, mais aussi déstabilisateur.

La femme qui se trouve être le support du transfert peut ne pas accepter ce rôle, ne pas cadrer avec le personnage de l'Anima masculin. C'est d'ailleurs une réaction tout à fait normale et saine. Mais malheureusement les femmes, comme les hommes sont également prisonnières de leur inconscient : la projection de l'homme, tout comme la réaction de la femme à cette projection se situe à ce niveau.

A la projection de l'Anima sur la femme, répond, bien souvent la projection de l'Animus sur l'homme et les conditions du dialogue de sourds s'installent : l'homme parle à son Anima et la femme à son Animus.

Le faux dialogue Anima-Animus ne peut mener qu'à la rupture ou à l'incompréhension, car tous deux sont des archétypes, des éléments de l'inconscient collectif auxquels les individus sont amenés à se conformer, mais pas des êtres réels.

S'affrontent alors deux principes : l'Anima, créature irrationnelle, bonne et méchante, secourable et nuisible, bienfaisante et destructrice et l'Animus, moralisateur, sermonneur, arbitre des bonnes mœurs.

La relation entre alors dans la tragédie grecque, où chacun joue un rôle préétabli et ne peut se sortir de la théatralité.

Les ruptures, par leur caractère excessif, ne sont-elles pas, au fond, que des pièces de théâtre antique, où chacun se brûle dans un rôle écrit d'avance.

Cette problématique de l'Animus et de l'Anima me semble essentielle dans la compréhension des relations entre les hommes et les femmes. Par ailleurs, je pense que si les hommes et les femmes arrivent à prendre conscience de cette part cachée d'eux-mêmes, un grand pas sera fait dans la mise à mal du patriarcat.

Cette reconnaissance que tout être humain est constitué des deux principes, masculin et féminin, en des proportion variables selon les individus, devrait inciter à une meilleure compréhension. La prise de conscience du rôle moteur de ces phénomènes inconscients me semble également une étape vers l'autonomie de l'individu, car il n'est pas de liberté lorsque l'inconscient nous guide.

Dominique

* Qu'on me comprenne bien, je ne remet nullement en cause, ni ne critique la bisexualité

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LA LUTTE FÉMINISTE 
AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES

De la domination masculine

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l'apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d'explorer les structures symboliques de l'inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l'éternel masculin »? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu'ils parviennent à entraver ?

Par PIERRE BOURDIEU

Sociologue, professeur au Collège de France.

Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n'y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n'ai jamais cessé, en effet, de m'étonner devant ce que l'on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l'ordre du monde tel qu'il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu'il n'y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l'extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l'ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d'existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Et j'ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l'exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j'appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s'exerce pour l'essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d'un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d'agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu'est la couleur de la peau.

On voit bien qu'en ces matières il s'agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l'histoire en nature, de l'arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d'être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l'anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.

Ce n'est pas par hasard que, lorsqu'elle veut mettre en suspens ce qu'elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s'arme d'une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d'une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d'entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d'une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d'or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu'il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . »

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d'une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d'appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine.

 

Une stratégie de transformation

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l'économie des biens symboliques les moyens d'échapper à l'alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l'« idéel » (perpétuée aujourd'hui à travers l'opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l'asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l'ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d'objectiver scientifiquement l'opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d'autres termes, de traiter l'analyse objective d'une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) - la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient, c'est-à-dire comme l'instrument d'une véritable socioanalyse (6).

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu'a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu' habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s'impose parfois à la recherche elle- même.

Ainsi n'est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l'anatomie sexuelle jusqu'à l'intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu'ils s'efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu'ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7).

Mais cet usage quasi analytique de l'ethnographie qui dénaturalise, en l'historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l'ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d'éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l'éternel féminin» ?

C'est là qu'il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d'aborder ce que l'on a voulu étudier sous les espèces de « l'histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s'observent dans les rapports de domination entre les sexes n'obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l'histoire, n'ont pas cessé d'arracher ces invariants à l'histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l'état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.

S'il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c'est-à-dire au sein de l'unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l'Ecole ou l'Etat, lieux d'élaboration et d'imposition de principes de domination qui s'exercent au sein même de l'univers le plus privé, c'est un champ d'action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.

PIERRE BOURDIEU.

Version anglaise : On male domination

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* Ce texte est le préambule du livre La Domination masculine, à paraître au Seuil, Paris, en octobre 1998.

(1) Faute de savoir clairement si des remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à qui j'aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude pour ceux et surtout celles qui m'ont apporté des témoignages, des documents, des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu'ils ou elles ont mises en lui.

(2) NDLR : La doxa est l'ensemble des croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l'objet de remise en question.

(3) NDLR : Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).

(4) Virginia Woolf, Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p. 200.

(5) NDLR : Qui place au centre l'homme, et non la femme.

(6) Ne serait-ce que pour attester que mon propos présent n'est pas le produit d'une conversion récente, je renvoie aux pages d'un livre déjà ancien et dans lequel j'insistais sur le fait que, lorsqu'elle s'applique à la division sexuelle du monde, l'ethnologie peut « devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse » (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).

(7) Voir, entre autres, J.A. Sherman, Sex-Related Cognitive Differences : An Essay on Theory and Evidence, Thomas, Springfield (Illinois), 1978 ; M.B. Parlee, « Psychology : Review Essay », Signs : Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp. 119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en 1968) ; M.B. Parlee, « The Premenstrual Syndrome », Psychological Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | AOÛT 1998 | Page 24

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