PÈRES ET FILS 

Procréation et sens des responsabilités en Jamaïque

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Dawn Johnston-Pitt et Jessicu Jiji

"Ma maman a rejeté mon papa", déclare Lorenzo, qui a 6 ans et qui vit avec sa mère en Jamaïque. Lorenzo pense que s' il n' a jamais connu son père Marlon c'est de la faute de sa mère. Mais celle-ci, Nicolette Ferguson, est d'un tout autre avis. "Nous nous sommes mariés il y a trois ans", dit-elle de Marlon, "je lui ai donné une chance, et pourtant il ne s'occupait pas de Lorenzo. Quelques jours après le mariage il est reparti pour les États-Unis, et c'était fini."

À 15 ans, Nicolette se débrouillait bien à l'école et voulait faire des études de droit; c'est à cet âge qu'elle a eu un rapport sexuel avec son voisin Marlon qui avait 20 ans. A l'école, rien ne l'avait préparée aux moyens d'éviter une grossesse. Interrogée sur ce qu'elle savait de la contraception, elle répond : "Ce que j'ai appris à l'école, c'était : "Ceci est un préservatif, voilà comment on s'en sert"- et c'est tout. je ne peux pas dire que je savais comment faire." Elle n'avait jamais parlé de sexualité ou de grossesse avec sa mère.

Sexualité adolescente : regarder les choses en face

Comme il est amplement établi que les jeunes parlent plus librement de la sexualité entre eux qu'avec des adultes, le projet intitulé Youth for Education and Sexuality (YES) cherche à former des jeunes qui pourront parler à d'autres jeunes. Kevin Barnaby, qui organise cette formation, sait bien que le principal obstacle, dans son travail, est la dénégation, par les adultes, du caractère bien réel de la sexualité adolescente. "Une certaine proportion des adolescents scolarisés sont sexuellement actifs; il ne sert donc strictement à rien de dire "En fait, ils ne sont pas réellement sexuellement actifs, ils ne sont pas réellement exposés aux maladies sexuellement transmissibles ou au risque de grossesse"." Les parents, dit-il, refusent souvent de regarder les choses en face, s'il s'agit de leurs propres enfants. "En somme, ils disent que les adolescents ne sont pas encore prêts. Ils sont convaincus que nous exposons leurs enfants trop vite à la réalité, mais il faut bien voir que les adolescents sont de toute façon exposés aux problèmes sexuels- VIH, MST, grossesses d'adolescentes-et qu'ils doivent de toute façon apprendre à maîtriser leur sexualité".

Nicolette est d'accord quand on lui demande quel message elle souhaiterait transmettre à d'autres jeunes. "je ne vais pas leur dire "pas de sexe" car cela ne sert strictement à rien". Parlant d'expérience, elle ajoute "Mettez votre vie en ordre, faites des choix, et si vous voulez faire l'amour, la clinique de planification familiale est tout près. Il est très facile d'y aller et pourtant à l'époque je ne savais pas. Il est facile d'entrer et de dire à une infirmière que vous avez commencé à avoir des rapports sexuels, et que vous voulez des moyens de contraception."

 

Le rôle des parents

Selon Kevin Barnaby, non seulement les jeunes doivent avoir accès aux soins de santé en matière de reproduction de bonne qualité, mais ils doivent aussi être informés par leurs parents. Les parents, dit-il, devraient "parler vraiment à leurs enfants, ouvertement, leur expliquer les choses de la vie, ce à quoi ils doivent s'attendre, comment faire".

Mais si la franchise, dans la famille, est importante, l'exemple que donnent les parents, par leur comportement, est plus critique encore. Ricardo Buchanan, qui a 19 ans, et qui conseille d'autres jeunes, prenait son père pour modèle. "Quand je serai grand, pensait-il, j'aurai 30 enfants - deux fois plus que mon père, qui en avait alors 15". Mais après avoir appris ce qu'élever des enfants signifiait vraiment, il s'est rapidement convaincu "qu'il n'en voulait que deux".

Le problème n'est pas nouveau pour Pamela McNeil, qui dirige le Womens Centre de la jamaïca Foundation. "Si nous ne faisons pas en sorte que nos jeunes gens, en particulier (les jeunes filles aussi, mais surtout les jeunes gens), réussissent à 1'école, alors ils réussiront par la procréation", dit-elle.

Les jeunes filles sont également affectées par le comportement de leur père. Nicolette Ferguson dit que l'attrait qu'elle éprouvait pour Marlon s'expliquait en partie par sa volonté de combler l'absence laissée par son père qui avait abandonné sa famille quand elle avait 9 ans. Si elle recherchait l'affection de Marlon, c'était parce qu'elle "était à la recherche d'une image de son père, quelqu'un qui l'aimerait comme un père". Généralement, dit-elle, l'absence d'un parent de sexe masculin influence le comportement des jeunes filles. "Quand le père ne joue pas ce rôle, [les jeunes filles] cherchent un soutien auprès d'un homme plus âgé qu'elles".

Le manque de revenu est un autre facteur qui explique le fort taux de grossesses d'adolescentes, dit Pamela McNeil. "Ce n'est pas la pauvreté en soi mais les problèmes qui résultent de la pauvreté-si une fille bonne à l'école souhaite continuer ses études et si un homme du quartier lui offre un peu d'argent pour acheter un manuel, payer l'autobus ou le déjeuner, elle accepte car elle a besoin de tout cela. Si elle se sent endettée à son égard, quand il lui propose un rapport sexuel, elle accepte."

Tout en s'efforçant d'aider d'autres femmes au Centre, Pamela McNeil encourage également les hommes à s'organiser. "Nous autres femmes, nous faisons réellement un effort en direction de nos jeunes soeurs, pour les aider. Les hommes doivent faire de même. Ils ne peuvent pas se contenter d'écrire des livres ou des articles - il faut qu'ils parlent aux jeunes gens."

 

Les pères prennent une initiative

Les bureaux de Fathers, Inc., dans l'un des quartiers du centre de

Kingston, sont tout à fait exigus. Une unique ampoule, nue, éclaire la pièce, où un groupe d'hommes ont pris place sur des chaises empruntées ici et là et sur des bancs en bois sans dossier. Mais l'absence de luxe est amplement compensée par l'ardeur de ces hommes, qui plaident pour l'adoption, par les Jamaïquains, d'une image responsable et positive de la paternité.

"Un homme bien est un homme qui prend soin de ses enfants, avec amour, et ne se dérobe pas à ses responsabilités, aussi bien dans son foyer qu'en dehors, s'occupe de sa femme pendant la grossesse et après la grossesse, en lui accordant son soutien sans réserve et tous les jours", déclare Barry Chevannes, fondateur du groupe, qui cherche à résumer la philosophie qu'il tente d'inculquer aux hommes avec qui il travaille dans le pays, et qui est également sociologue à l'University of the West Indies. Il a créé le Groupe d'épanouissement des jeunes pères, à l'intention des jeunes gens qui n'ayant pas encore 20 ans ou un peu plus sont déjà pères ou ne le sont pas encore, afin de leur donner une idée du sens véritable de la relation parentale.

Les hommes réunis dans ce groupe (Fathers, Inc.) s'avancent en fait dans une voie entièrement nouvelle; si certains ont bien été élevés par leurs deux parents, au foyer, de nombreux autres l'ont été uniquement par leur mère ou par d'autres parents, sans avoir avec leur père une relation significative. "je ne suis pas né dans une famille nucléaire traditionnelle" dit Franklin Smith, autre membre du groupe qui a été élevé par sa mère et qui n'a rencontré son père pour la première fois qu'à son quinizième anniversaire. "C'est par défaut que j'ai appris la paternité. J'ai vu ce que je n'avais pas, et j'ai pris la résolution, si jamais je devais avoir des enfants, de me considérer comme un vrai père pour eux." Sam, un policier qui fait partie du groupe, a également grandi sans son père, et a dû apprendre lui-même comment élever une famille. "J'ai dû observer les autres, pour apprendre de cette façon à corriger mes erreurs" dit-il.

Cette association a des membres dans diverses parties du pays : Montego Bay, Spanishtown et Old Harbour, et mène son activité dans des camps d'été, dans les églises, dans les centres communautaires et les écoles de toute la Jamaïque. Sachant que leur tâche est tout à fait unique dans la société jamaïquaine, les hommes de Fathers, Inc. s'associent non seulement pour inspirer les autres, mais aussi pour s'éduquer les uns les autres. "Nous sommes ici pour nous aider mutuellement, nous guider mutuellement et de cette façon nous répondons mieux aux besoins de la communauté tout entière" dit Smith.

Plusieurs des suggestions formulées par les membres de l'association rencontrent d'abord les ricanements de leurs pairs. Par exemple, quand les membres de l'association ont suggéré que les hommes devaient partager les tâches domestiques, comme les courses, en particulier si leur femme se trouve enceinte, certains ont répondu que c'était là un travail de femme. Mais petit à petit le message a commencé à pénétrer dans la société jamaïquaine. Se heurtant à une résistance chez un collègue, un membre de l'association lui fait observer "Crois-moi, un de ces jours, mon pote, tu devras toi aussi aller au supermarché". Ayant eux-mêmes, naguère, été opposés aux idées qu'ils proposent désormais, les membres de Fathers, Inc. sont bien placés pour encourager les autres à changer d'attitude. Et, assurément, l'ami en question a fini par partager les tâches domestiques.

Il n'y a rien de moralisant dans la démarche appliquée par les membres de Fathers, Inc., qui encouragent les hommes à exercer leurs responsabilités de père, sans se prononcer aucunement sur leur statut matrimonial. La société jamaïquaine n' est pas particulièrement attachée aux relations monogames, et eux ne le sont pas non plus. "Il ne s'agit pas d'une utopie" dit un membre du groupe, "nous vivons en Jamaïque, et il faut bien comprendre les particularités de l'île".