LA VIOLENCE AU FOYER 

Un véritable fléau pour les Boliviennes

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LA VIOLENCE AU FOYER Un véritable fléau pour les Boliviennes
par Lyndha Tremblay

Conseillère en Genre et développement
Conseillère en violence conjugale
Coopérante volontaire du CECI en Bolivie

Novembre 1997

La Bolivie est souvent représentée par de petits alpagas au minois presque souriant. Je vis à Cochabamba, ville sise dans une magnifique vallée surnommée poétiquement " le jardin du coeur de la Bolivie ". Le taux d'ensoleillement est l'un des plus élevés au monde. Cochabamba est, après la capitale La Paz et Santa Cruz, la ville la plus peuplée du pays.

Si, toutefois, la violence domestique et sexuelle se manifestait sous forme de nuages gris, ce serait toujours la nuit noire ici. Selon les statistiques publiées en 1994 par la Subsecretaria de Asuntos de Género (SAG) 1, 74% des femmes vivent une relation de violence. Une étude réalisée conjointement par l'Unicef et la SAG dans 18 écoles de la région de la capitale (La Paz et El Alto) révèle que 34% des adolescentes et 9% des adolescents ont été violés, le viol intervenant le plus souvent à l'intérieur même du foyer. Une enquête auprès des femmes d'âge mûr donnerait fort probablement des résultats encore plus troublants.

Contexte de la lutte contre la violence

Quand je suis arrivée en Bolivie en mai 1995 circulait un avant-projet de loi contre la violence domestique ou familiale, qui allait être passablement modifié lors de son adoption le 15 décembre de la même année. Se tenaient aussi des réunions préparatoires à la Conférence internationale de Beijing, dont l'un des thèmes fut la violence faite aux femmes. En août 1995, Cochabamba recevait la Commission spéciale des femmes du Parlamento andino qui venait traiter des législations latino-américaines et internationales en matière de violence conjugale.

La Bolivie s'était engagée dans la bonne voie en signant dès 1989 la Convention contre toute forme de discrimination contre les femmes et surtout en devenant le premier pays latino-américain membre de l'OÉA à signer la Convención interaméricana para prevenir, sancionar y eliminar la violencia contra la mujer. Cette Convention est devenue une loi bolivienne le 9 juin 1994.

À partir de ce moment, les femmes des organisations de la société civile et l'État, via la SAG particulièrement, ont mené une lutte commune pour doter le pays d'un mécanisme de protection, la Loi 1674, et développer des instruments d'application de cette loi par la création d'une Brigade de protection de la famille dans presque tous les Départements et par l'ouverture de " Services légaux intégraux " dans les zones rurales surtout.

Il existe maintenant 35 Services légaux intégraux dans le pays. Les Brigades sont des unités de la Police nationale composées de femmes et chargées exclusivement de l'application de la Loi 1674. Elles sont le fruit d'une entente entre la Police nationale et la SAG. La Brigade reçoit actuellement un peu plus de 800 plaintes par mois dans la seule ville de Cochabamba.

Une réalité brutale : la torture domestique

La réalité est plus dure qu'on ne l'avait imaginée. Dès la première année de sa création, la Brigade de protection de la famille a réalisé une exposition dans le cadre de la journée de la Police nationale. J'ai moi-même préparé de grands tableaux statistiques, montés sur des cartons de couleur, pour cette exposition. On pouvait lire sur ces cartons que :

  • sur les 3 115 interventions réalisées par la Brigade entre janvier et mai 1996, les victimes sont des femmes dans 92% des cas ; elles ont en majorité entre 20 et 40 ans ; 67% des plaintes sont faites pour dénoncer des agressions physiques ; les autres plaintes portent sur des cas d'abandon du foyer par l'homme, d'abandon de femmes enceintes, de menaces de mort, de violence sexuelle, etc. ;
  • au moment de sévir, 42% des agresseurs sont en état d'ébriété, ayant consommé la chicha, un alcool de maïs que l'on peut se procurer partout à très bon marché ; le deuxième motif de violence est la jalousie.

On avait pris soin d'exposer sur un large panneau les instruments dont se servent les hommes violents : menaces de mort à la dynamite, bâtons de fer ou de bois introduits dans le vagin (quand les femmes refusent de faire l'amour ou pour les faire avorter), fer à repasser dont un homme s'était servi pour brûler le postérieur d'une femme en ayant bien soin d'y graver ses initiales, hache utilisée pour couper les doigts de la main...

Puis venaient, par centaines, les horribles photos de femmes marquées, brûlées, défigurées, avec les membres fracturés. Personnellement, j'ai été frappée par l'image d'une femme en train d'allaiter son bébé, le corps couvert de plaies vives. Rendu à ce point, l'on ne parle plus de violence domestique, mais bien de torture.

Création d'un réseau contre la violence

Compte tenu de l'indéniable volonté polique des autorités gouvernementales et de la multiplication des initiatives locales, on a décidé de créer le Réseau de Cochabamba de lutte contre la violence faite aux femmes (ou Red contra la Violencia a las Mujeres de Cochabamba). Y participent actuellement quelque 40 institutions provenant autant des milieux gouvernementaux que de la société civile. Le Réseau aide à coordonner les actions de ses membres en faveur des victimes de violence conjugale sociale et à faire connaître les services qu'ils offrent. Il constitue aussi un puissant levier pour dénoncer les abus. Le Réseau est appelé à jouer un rôle crucial dans la promotion du respect des droits des femmes boliviennes, à commencer par celui de vivre en toute sécurité.

Du travail sur tous les fronts

Au Québec, il y a presque 20 ans que l'on travaille sur cette problématique. On a mis en place une centaine de maisons d'hébergement et de transition pour femmes et enfants victimes de violence familiale. On a lutté pour que soit votée une législation qui a des dents. Des milliers d'intervenants et d'intervenantes ont été sensibilisés. Des militantes de partout à travers le monde sont venues se former chez nous. Grâce à l'expérience acquise, nous pouvons aujourd'hui appuyer des projets de lutte contre la violence faite aux femmes et aux enfants sous d'autres cieux.

Où qu'elles soient, les victimes de violence ont besoin d'une attention médicale, légale, policière et psychosociale. Il faut travailler sur tous ces fronts en même temps. Au Réseau, nous donnons de la formation aux professionnels du milieu : membres de la Brigade de protection de la famille, juges et avocats de la Cour supérieure, médecins et psychologues. Nous travaillons aussi à la prévention de la violence en organisant des campagnes de sensibilisation auprès de publics particuliers (écoles, groupes de femmes, associations civiques) comme en direction du grand public par des campagnes médiatiques.

Il nous apparaît important de faire de la recherche sur les différentes formes de violence et de publier des documents pratiques tels que le Répertoire des ressources en violence et un Guide d'intervention à l'intention des professionnels. Une autre fonction que nous assumons est celle de " Contrôle et vigilance " par laquelle nous faisons le point, discutons et émettons des recommandations quant aux plaintes concernant les injustices commises dans les causes de violence sexuelle. Par exemple, les situations suivantes sont fréquentes : " Papa viole et maman va en prison " ou " Monsieur est incarcéré pour viol, mais s'échappe de prison ". Un récent rapport international n'a-t-il pas révélé que la Bolivie est l'un des pays où la corruption est la plus élevée au monde? Enfin, le Réseau de Cochabamba est à constituer un réseau national qui constituerait une force politique pour la lutte contre la violence et qui nous permettrait d'unifier les critères d'intervention à travers le pays.

La violence comme problème de développement

Mon travail n'a pas grand chose à voir avec la construction de barrages, le fonçage de puits ou l'augmentation des revenus des éleveurs ou des agricultrices... Plusieurs se demandent si la violence affecte le developpement.

Depuis des années, on parle de mettre en oeuvre un modèle de développement centré sur la personne. On entend beaucoup parler d'un développement " à échelle humaine ". Si l'on examine l'ensemble des programmations des organismes de coopération internationale, on se rend vite compte que peu de projets sont véritablement axés sur la qualité de vie et sur la satisfaction des neuf besoins humains fondamentaux : subsistance, participation, apprentissage, protection, affection, récréation, création, identité et liberté.

Pourtant, lorsque l'un de ces besoins n'est pas comblé, il y a souvent des risques à la fois de pauvreté et de pathologie sociale. Il faut voir que la pauvreté ne se définit pas seulement comme un manque de biens matériels. Par exemple, en plus de cette pauvreté qui rend difficile la simple subsistance, il peut y avoir une " pauvreté affective " reliée à l'autoritarisme des parents et au non-respect de la dignité humaine dont se rendent coupables des policiers répressifs ou des geôliers tortionnaires ; une " pauvreté d'apprentissage " causée par un système d'éducation déficient ; une " pauvreté de participation " reliée à la marginalisation des femmes, des enfants et des minorités ; une " pauvreté d'identité " due à l'imposition de valeurs étrangères, à l'aliénation culturelle ou à l'émigration forcée ; enfin, une " pauvreté de protection " due soit à un système de santé inefficace, soit à la violence familiale, soit à la répression politique. Quand l'un de ces types de pauvreté atteint un seuil critique d'intensité ou de durée et quand les autres besoins fondamentaux ne sont pas minimalement satisfaits, il en découle une pathologie sociale qui affecte toute la collectivité.

La violence conjugale empêche les femmes de participer au développement parce qu'elles sont trop occupées à se protéger et protéger la vie de leurs enfants. Les maris violents interdisent souvent aux femmes de travailler parce que l'autonomie économique ainsi acquise affaiblirait leur pouvoir. Les femmes violentées cherchent souvent à s'isoler parce qu'elles ont honte de leur situation. Elles vivent évidemment des problèmes de santé aigus vus les mauvais traitements subis.

On aura beau faire des pieds et des mains en développement économique, en éducation technique, etc., il y a des problèmes qui restent incontournables. La violence conjugale s'attaque à la dignité des personnes. En tant que telle, elle constitue une atteinte au droit des femmes à s'épanouir et un obstacle majeur au développement social de toute la nation !

Cet article peut être reproduit à condition d'en citer la source et d'en aviser le service des Publications du CECI.

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