La violence et votre enfant

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Les dossiers du journal de votre enfant
Ligue des familles

Sommaire

"Grandir est un acte agressif par nature" D.W. Winnicot

Editorial

Chercher à être soi sans nier l'autre

On a besoin d'un moteur pour vivre

C'est sain d'être agressif mais...

Mon enfer, c'est peut-être ton paradis...

Monde cruel enfants admis?

 

 La violence, une fatalité ?Comprendre pour prévenir

Les 4 vérités de la violence

je tire le premier ou l'agressé agresseur

Agressifs dès le berceau?

je te préserve, je me violente

Le conflit dans le livre d'enfant, aussi

 

Comment parler de la violence là où l'on s'aime?

Il n'y a pas d'amour sans haine

Parent: les risques du métier

Y a-t-il péril en la demeure?

Mauvais traitements: comment accepter l'inacceptable?

Il court, il court, le stress

Quand le couple s'écroule

 

 En finir avec la violence?

Petit écran, violence en gros plan

Racket: "Pour lui, C'était la bourse ou la vie"

Mais comment donc les jeunes ne sont-ils pas plus violents?

L' école-ring

Jeux coopératifs: du "je tue nous" au "je, tu, nous"

 

Eduquer un enfant, c'est aussi lui faire violence

C'est pour son bien...

Pour le meilleur, sans le pire... si c'est possible!

Où demander de l'aide?

 

La violence

L'enfant, c'est l'aventure

 

Devenir parent, c'est choisir l'aventure. Une aventure pleine de joies, de fierté, de tendresse, de douceur... un bonheur unique! Mais, dans toute aventure, il y a les doutes, l'épuisement, l'affrontement, l'incompréhension... la panique!
Et souvent, le sentiment de solitude.

Malgré les livres éducatifs qui font crouler les rayons des librairies et des bibliothèques, malgré les conseils des uns et des autres, les méthodes-miracles souvent contradictoires, on se sent parfois dépassé.

Nous, nous voudrions vous rassurer, vous informer, vous parler de vous et de votre enfant.

De sa naissance au seuil de son adolescence.

 

Un guide

pour vous tout seul

 

L'équipe du journal de votre enfant propose cette collection, riche des témoignages d'autres parents et de l'avis de spécialistes. Trois dossiers par an sur des thèmes importants.

Notre "plus"?

 

Vous accompagner pendant que votre enfant grandit. Vous permettre de comprendre les étapes qu'il traverse. Vous offrir des informations, des explications qui s'ajoutent à votre réflexion dans les moments difficiles. Mais vous parler aussi de vous, de ce que vous vivez, côté rêve et côté blues. Vous donner la possibilité de faire vos choix en restant vous-même. Il s'agit de vous, de votre famille. Et votre famille est unique au monde...

Qui sommes-nous?

L'équipe du journal de votre enfant, ce sont des parents comme vous, des journalistes et des spécialistes, médecins et psychologues. Vous les connaissez déjà si vous avez reçu, si vous avez aimé ce journal pas comme les autres qui tombe dans la boîte aux lettres des parents à chaque "anniversaire mensuel" de leur enfant.

Le Journal de votre enfant occupe une place unique par l'originalité de sa formule et le dialogue qu'il a noué depuis 1979 avec ses lecteurs.

  Éditeurs responsables Colette Prins, rue Jacques Jordaens, 16, 1000 Bruxelles et Jacques Sepulchre, rue duTrône, 127, 1050 Bruxelles

Service abonnements et vente Si vous désirez recevoir Les Dossiers du Journal de votre enfant, rien n'est plus simple! Par téléphone: contacter Claudine Beguin au (02) 507 72 46 Par écrit: La Ligue des Familles / DJVE rue du Trône, 127, 1050 Bruxelles Facturation et paiement dès réception du numéro

 

Tarifs 1996/97 membres Ligue non-membres

Abonnement (3 n') 540 FB    810 FB

Trois n° au choix 540 FB 810 FB

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Leur publication est confiée

au Ligueur

1: 127 rue du Trône, 1050 Bruxelles

Rédactrice en chef : Myriam Katz

Responsables de la rédaction : Martine Gayda, Sabine Van Trimpont

Équipe rédactionnelle : Philippe Beague, Danielle Debluts, Jacqueline Devooght, Monique Fontaine, Évelyne Hasaerts, Christiane Leenaerts, Martine Nibelle, Luc Roegiers, Michel Torrekens, Reine Vander Linden

Journaliste-conseil: Suzanne Tapie

Équipe graphique: Frédérique Guiot, Michel Olyff

 

 


 

 Editorial

 

Un dossier La violence et votre enfant. Pourquoi pas L'agressivité et votre enfant? Dès l'amorce du dossier et rebondissant d'une réunion à l'autre, un même questionnement: "Violence, agressivité... Parle-t-on de la même chose ?"

 

Les deux mots se mêlent pour les uns, se distinguent pour les autres. Chacun y va de sa définition. "L'agressivité a toujours un sens. C'est une façon de se protéger, de dire quelque chose. La violence est une façon d'être ... " L'agressivité serait-elle un acte et la violence un état? "L'agressivité est positive, la violence est négative ... " "On parle de personnes agressives et d'actes violents... Les deux mots se confondent. " "On utilise plus volontiers l'un comme adjectif et l'autre comme substantif On dit: c'est un enfant agressif et quelle violence!" "L'agressivité renvoie à soi, la violence renvoie à l'autre. " "L'agressivité est une quête de soi à travers les réactions de l'autre, la violence est toujours la négation de l'autre. " "L'agressivité dérape en violence ... "

 

On aurait voulu que tout le monde soit d'accord. Un peu comme si on n'était jamais sûr, finalement, de ce que sont violence et agressivité.

 

Une certitude: ce sujet interpelle et l'actualité nous y confronte.

Place Tienanmen, Yougoslavie, Rwanda, Algérie, banlieues qui flambent, Louxor,... Notre époque est-elle plus violente que le passé? Attila et les Huns, la nuit de la Saint-Barthélemy, Auschwitz,... Notre Histoire est émaillée d'images violentes. La diffusion immédiate de l'information et le bombardement des images exacerbent-ils l'impact de la violence? Notre époque serait-elle porteuse d'une violence propre? Enfants des corons ou enfants de chômeurs, d'immigrés, de yuppies, vos jours n'étaient ou ne sont pas dénués de stress. L'un ou l'autre mode de vie engendre-t-il davantage d'agressivité? Ou accorde-t-on de nos jours plus d'attention au mal-être de l'enfant?

 

Violence intrafamiliale. La dire, la révéler, la pointer, tout cela ne l'a-t-il pas rendue plus présente, davantage intolérable? Heureusement...

 

La violence est là, tapie, sournoise. Elle gronde, explose, se montre au grand jour. Les hommes sont là, libérant leur agressivité dans la rue, sur la route, et leurs petits, dans les cours de récréation ou, à leur tour, dans la rue. Les parents s'inquiètent de l'agressivité d'un enfant, mais se préoccupent du manque de punch d'un autre. Il s'agit d'être battant pour affronter la vie, l'agressivité est une façon de s'affirmer. Paradoxe.

La violence est étalée. Elle est analysée, décortiquée. Peut-elle être contrée, atténuée, canalisée?

Ce dossier est plein de questions. Il n'a pas de réponses toutes faites mais il voudrait aller au-delà d'un simple constat.

 

Danielle Debluts

 

 

1. Chercher à être soi nier l'autre

On a besoin d'un moteur pour vivre

 

Par Philippe Beague

 

La nature n'est pas tendre. Ce que Darwin appela la "sélection naturelle" est en fait l'élimination pure et simple d'un être vivant trop fragile, trop faible pour résister au choc de la vie. L'être humain ne fait pas exception à la règle.

Tout foetus ne devient pas bébé joufflu, tout bébé n'atteint pas forcément l'âge adulte. Il lui faudra trouver en, lui l'énergie qui le mènera pendant neuf mois à sa première épreuve: sa propre naissance. Depuis la rencontre entre le spermatozoïde et l'ovule jusqu'à la naissance, le foetus risque, à tout moment, sa vie et les médecins s'accordent pour dire que chaque naissance est une sorte de miracle.

Ce bébé qui a, lui-même, provoqué sa naissance ne saura pas à ce moment-là ce qu'il lui faudra de courage, d'espoir, de joie, de désir pour continuer jusqu'au bout ce qu'il appellera au seuil de la mort: sa vie.

 

La nature est injuste. Cette pulsion de vie n'est pas donnée une fois pour toutes à chaque être vivant. À trois mois de vie foetale, à six mois de vie extra-utérine, à 10, 15, 35 ou 50 ans, elle peut s'amenuiser, s'invaginer, disparaître et laisser place à son contraire, la pulsion de mort. Face à la difficulté de vivre, différente pour chacun mais n'épargnant personne, elle peut rendre les armes et déclarer forfait. Entre ces deux pulsions, le combat sera sans pitié et la "réserve de vie" mise à dure épreuve.

La violence, c'est quand il n'y a plus de mots pour se défendre, plus de règles pour se protéger.

 

C'est le retour à la jungle où règne la loi du plus fort. Où le seul recours pour ne pas être écrasé est d'écraser l'autre. Où la démocratie s'efface devant le corps à corps.

De l'énergie vitale à l'affirmation de soi

 

L'énergie fondamentale ne peut être passive. Pourtant, la passivité est parfois une façon de se protéger, une agressivité rentrée qui provoque l'agressivité des autres mais qui permet à celui qui ne trouve pas les mots pour l'exprimer de survivre.

 

Survivre et non pas vivre parce que vivre, c'est oser dire "je". "Je pense", "je dis", "je ne suis pas d'accord. C'est le "moi faire" du petit enfant entre deux et trois ans qui a pris conscience qu'en disant "non" à tout bout de champ il existe! C'est le "votre société de merde" de l'adolescent qui sent bien les failles de ses parents et qu'en les pointant il existe, autre, différent de ceux qui ont créé "à leur image" et qui voudraient bien qu'il le reste! Mais comment exister dans du même? Comment s'affirmer et être soi sans s'opposer, contester, remettre en cause, rejeter, révolutionner, recréer? Oui, s'affirmer est nécessaire pour ne pas disparaître, compter pour du beurre, passer à la trappe, n'être plus personne, n'être plus rien, dé-s-exister! Et s'affirmer suppose une certaine dose d'agressivité.

Le passif se laisse mourir, l'agressif se bat pour vivre. Peut-on raisonnablement lui en vouloir de nous dire, parfois durement, qu'il existe et que le petit frère qui vient de naître, l'intimité entre son père et sa mère, dont il est forcément exclu, la rivalité à la crèche ou à l'école, les exigences de ses parents sont autant d'épreuves qui menacent sa vie autant d'agressions qui le font vaciller autant de souffrances qu'il doit traverse pour encore et toujours exister?

 

Cette affirmation et l'agressivité qui la sous-tend, il serait criminel de les sanctionner! Car elles sont la vie et ce qui permet la vie. Elles sont à l'homme sa sauvegarde et son bien le plus précieux!

 

 

C'est sain

d 'être agressif mais...

 

Par Philippe Beague

 

Ne disons pas trop vite qu'il est méchant!

L agressivité est nécessaire. Elle protège la vie et aide l'enfant, l'adolescent, l'adulte à continuer le combat commencé à l'aube de son existence. Mais nous ne pouvons nous arrêter à ce constat. Il n'est pas question d'en faire ici simplement l'éloge ou de l'encourager à tout va!

D'abord, parce que nous ne pouvons, en tant que parent, faire l'économie de ce qui la provoque. Il est des agressivités telles qu'il faut nous interroger avant toute chose sur ce qui les suscite. Il y a une marge entre se protéger et... devenir dangereux pour les autres oui pour soi-même.

 

La vie apporte son lot inévitable de frustrations qui poussent à se construire et à devenir adulte (la naissance d'un puîné, un déménagement, l'entrée à l'école, l'heure d'aller dormir, ... ) et qui sont autant d'épreuves que les parents n'ont pas à évacuer: pourquoi donc donner l'illusion à un enfant que la vie est facile?

 

Mais il en est d'autres qui demandent une attention spéciale lorsqu'elles risquent d'atteindre un enfant dans la conscience de sa valeur. Avant de sanctionner un enfant étiqueté "agressif", pourrions-nous nous interroger sur la nervosité engendrée par notre rythme de vie? Sur la tension qu'on vit dans son couple? Sur la valeur de l'école qui se plaint de lui? Sur le sentiment d'injustice qu'il vit peut-être face à un adulte qui ne le supporte pas? Sur des événements perturbants qu'il a vécus et qui l'insécurisent au point que toute frustration en devient invivable et l'agressivité omniprésente?

Mais, une fois de plus, comprendre l'agressivité n'est pas l'excuser. La respecter n'est pas avaliser son expression quelle qu'elle soit.

 

L'agressivité, d'accord,

mais pas sous n'importe quelle forme

 

Ce qui nous amène à une distinction essentielle : l'agressivité et les expressions de l'agressivité.

Si nous sommes arrivés, nous adultes, à bien contrôler nos élans agressifs, ce qui n'est, nous sommes tous d'accord, vraiment pas facile (au volant d'une voiture par exemple... et ce n'est qu'une situation parmi beaucoup d'autres), il n'en reste pas moins que toute agression provoque en nous une émotion violente que nous ne dominons pas toujours. Émotion de peur d'abord, même si, venant d'un enfant, la colère ne menace pas notre intégrité physique mais nous fait surtout craindre ce qu'elle pourrait devenir si "on ne la coupe pas tout de suite" (avec, à l'horizon, les coups et blessures, le meurtre, la mort). Émotion aussi de la frustration dont nous avons parlé plus haut et qui, même à l'âge adulte, met en route les vieux mécanismes de protection que nous avions appris à contrôler, à discipliner, voire à dissimuler...

 

Et nous franchissons vite le pas de déclarer l'enfant "méchant". Nous confondons ce qu'il est en tant qu'être humain et ce qu'il exprime bien souvent à juste titre puisqu'il est simplement dans un mouvement de défense de son potentiel vital, de son identité. Une identité continuellement en danger dans une société qui ne prend pas le temps de l'accueillir et de la respecter.

 

À nous, adultes, ou qui essayons de l'être, de ne pas prendre la partie pour le tout, de ne pas faire de malheureux amalgames entre l'expression juste et jaillissante d'un être humain plus jeune que nous et les moyens qu'il emploie pour s'exprimer et qui, certes, ne sont pas toujours adéquats.

L'éducation ne devrait porter que sur les expressions, les manifestations des sentiments, et non sur les sentiments eux-mêmes qui sont toujours justes et respectables. "Je comprends que tu ne supportes pas qu'un autre te prenne ta place, mais je n'admets pas que tu l'exprimes comme ça! Comment vas-tu te protéger de l'autre (petit frère, condisciple,...autrement qu'en le mordant, le frappant,... ?"

À nous, adultes, d'apprendre à l'enfant les codes qui permettent que la vie ensemble soit possible sans passer par l'élimination de l'autre, principe fondamental de la jungle. A nous, adultes, de lui montrer le poids de la parole, de la symbolique propre à l'être humain qui permet de vivre dans le respect de l'autre et de se protéger par des signes propres à notre espèce. Il est donc fondamental de ne sanctionner l'agressivité que sur la forme et non sur le fond, en reconnaissant à l'enfant la justesse de ce qu'il sent en lui, en le rassurant par là même sur ce qu'il est et, qui plus est, en lui montrant que la société n'admet pas tous les actes quels qu'ils soient, mais qu'il y a des moyens de s'affirmer qui, à la fois, protègent chaque individu, le reconnaissent dans sa valeur et le promotionnent dans l'ordre de la société.

 

La violence, un raté d'éducation

 

La violence est la conséquence de toutes les agressions qui n'ont pu être parlées, comprises, expliquées. Si personne n'a initié l'enfant à la capacité qu'il a de se défendre, de se protéger, de se faire respecter par la parole, il n'aura comme seul recours que ses poings, ses dents, ses pieds. Le sentiment d'impuissance devant l'injustice ne peut que provoquer l'agressivité. Et, dans ce cas, la parole ne suffit pas.

Il est important que l'enfant sente qu'à la maison, à la crèche, à l'école, il y a aussi un cadre et des limites qui garantissent à chacun la sécurité qu'il est respecté. Les enfants adorent les règles... quand elles sont justes.

Au besoin, ils en inventent eux-mêmes. La violence éclate quand il n'y a plus ni les mots ni le cadre; quand les adultes ont eux-mêmes perdu les repères qui les rassurent. C'est dire que notre société a fort à faire et que la violence est fatalement le problème d'aujourd'hui!

 

 

Mon enfer, c'est peut-être ton paradis

 

Jacqueline Devooght et Martine Gayda

 

Il suffit d'un rien pour faire déborder le vase, dit-on volontiers. Un rien qui diffère d'un être à l'autre. De même, il suffit de peu de chose pour que le plaisir de l'un se transforme en cauchemar pour l'autre.

 

Le trafic est effroyable? Les voisins tapageurs ? Les collègues odieux? Les enfants survoltés? Le film vu à la télé trop ketchupisé? L'horizon hyper tagué?

La prof a les nerfs à vif? Les parents sont énervés? Les personnages vidéo complètement speedés?

La puéricultrice est stressée? Ses gestes trop brusques?

C'est sûr, face à la violence ambiante, ou plus exactement face à ce que nous prenons - chacun et à tout âge - pour de la violence, nous réagissons différemment.

Notre dénominateur commun en fin de compte? Nous sommes tous caractérisés par un seuil de tolérance. Autrement dit, nous sommes tous prêts à accepter une certaine dose de violence.

 

Stop ou encore?

 

Agression de l'environnement, agression des choses et des gens... Ça passe ou... je craque! Qu'est-ce qui fait pencher le balancier? C'est une question de nature bien sûr; d'influence familiale sans doute (quand les parents sont du genre à ne rien encaisser, leurs enfants ne suivent-ils pas facilement cette voie?). Ça dépend aussi d'où, de qui le coup part. "Je digère cette brusquerie parce qu'elle vient de toi." La maison est, parfois, le lieu d'incroyables drames de l'amour et de la haine. Heureusement, elle est plus souvent un espace privilégié où l'on peut s'exercer au conflit.

La violence ambiante, il n'est donc pas offert à tout le monde de l'endurer. Une inégalité - et une injustice - de plus entre les humains, adultes comme enfants? l'eutêtre... Un seuil de tolérance se travaille-t-il ? Peut-on (doit-on) se forcer à le modifier? Peut-on s'armer? Se protéger? Et pourquoi en fait? Pas parce que cela serait mieux... Mais parce que la vie au quotidien serait probablement plus confortable ainsi et qu'on souffrirait moins, son bien-être ne dépendant pas de façon aiguë de l'atmosphère ambiante! Mais doit-on pour autant tout encaisser?

 

Avant que ça ne déborde...

 

Trois quarts d'heure de route entre le bureau et la maison, trois quarts d'heure qui font office de sas libérateur pour Isabelle. Avant la course bis, celle de l'après-dix-huit heures... Rentré du boulot, Mathieu, lui, se réserve très égoïstement une demi-heure pour se recharger les batteries. Dans la maisonnée, le mot est passé parmi les trois enfants. Pas de petits assaillants donc sur le pas de la porte! Le statut de "grande personne" impose-t-il de tout supporter? "J'ai mes limites ... " On a le droit de les exprimer. Les respecter soi-même, c'est aussi respecter les autres. Mais, alors qu'il faut toujours assurer, ose-t-on assez les avouer?

À la suite des parents, les enfants découvrent qu'ils peuvent s'embourber dans un trop qui devient insupportable pour eux.

Adrien, 3 ans et demi, refusait net d'aller à la cantine de son école. Impossible de le faire changer d'avis! Ses parents ont essayé de comprendre pourquoi. Avec ses mots, il a dit combien il avait peur de la cour de récré envahie par les grands, à son goût trop baroudeurs...

 

"Tais-toi, madame!" Quand les enfants disent stop, c'est souvent à leur façon. Directe. Insolente. Sans les formes. Mais, avec le temps, celles-ci s'acquièrent. Avec le temps aussi, on apprend à supporter un peu mieux ce que, hier, on ne supportait pas du tout...

 

 

Monde cruel enfants admis ?

 

Peut-on affirmer tout de go que la société est plus violente aujourd'hui qu'hier?

Se sentirait-on plus en sécurité que nos ancêtres?

 

Rencontré pour vous
Claude Javeau sociologue, professeur à l'Université libre de Bruxelles
Propos recueillis par Martine Gayda

 

Quelques zooms entre la criminalité que reflètent les rapports policiers et les petites violences ordinaires.

La violence augmente-t-elle?

Question incontournable. Sans réponse nette et définitive, car il existe plusieurs lectures possibles des chiffres disponibles.

 

Annuellement, gendarmerie, police judiciaire et polices communales rendent publiques leurs statistiques criminelles (tantôt en hausse, tantôt en baisse, tantôt en stagnation). Celles-ci font les gros titres des journaux. Reste qu'elles sont l'écho de l'activité des polices et tribunaux, pas de la criminalité réelle.

 

Qu'affirmer alors avec certitude? 

Plus violente par certains aspects, notre fin de siècle l'est moins par d'autres.

 

Ainsi, abus sexuels et autres maltraitances ne sont plus, comme par le passé, des fléaux qui exercent leurs ravages de manière permanente. Et ce, notamment grâce à la mise en place progressive de dispositifs judiciaires qui les font prendre davantage au sérieux. Jusqu'à il y a peu cachés, masqués, ignorés, de tels actes s'entourent désormais d'une plus grande transparence. Et nous inquiètent d'autant plus que tous les feux de l'actualité, depuis août 1996, sont braqués sur eux.

 

En chute, l'ensemble des violences domestiques. L'histoire de l'éducation en Europe le montre: qu'un enfant soit battu ne surprenait pas par le passé. Même hors de la classe populaire. Pour indice, le fouet régulièrement mis en scène par la comtesse de Ségur. Faut-il également rappeler qu'une loi belge de 1912 autorisait les parents à corriger leurs enfants? Elle a été remplacée par une nouvelle loi en 1965. Aujourd'hui, la classe majoritaire - petite et moyenne bourgeoisie - ne comprendrait pas qu'on mette un gamin au pain sec et à l'eau. Le priver de MacDonald's? Passe encore...

 

La peur aux trousses?

Autre constat: notre seuil de violence acceptable a baissé avec le temps - on éprouve plu vite un sentiment d'insécurité. Tout naturellement, cette sensibilité accrue fausse quelque peu la réalité.

Raisons de cette évolution ? Le vieillissement de la population globale, certes. Mais aussi l'effritement des liens primaires et communautaires (avec ses oncles et tantes, se grands-parents, ses voisins, ... ). C'est 1 temps de l'ultra-moderne solitude où, dan l'anonymat des villes, chacun se sent plus ou moins perdu et a davantage besoin de sécurité. Dès lors, la violence ambiante ne peu apparaître que plus insupportable.

 

Les banlieues, toujours la galère?

 

Spécifique à notre époque, l'existence de zones de violence constante dans les grande villes. Tels les ghettos urbains américains et les banlieues françaises.

"L'important n'est pas seulement que 1a délinquance juvénile recensée augmente écrit le sociologue français François Dubet à propos de ces dernières, mais que cet accroissement soit associé à la constitution d'un expérience particulière, à une forme de marginalité qui ne ressemble ni à celle des blousons noirs des années 1950, ni à celle de gangs des années 30. Le zonage, l'apathie, 1a délinquance et la violence sans objet qui paraissent emporter les jeunes des grand ensembles populaires des quartiers périphé riques, le sentiment d'insécurité des adultes la peur de ne plus contrôler les problèmes tout ce qui tisse le discours sur l'école, la justice, l'immigration, participent de la création de nouvelles classes dangereuses. (In la galère: jeunes en survie, Éd. Fayard, coll Points Actuels, 1987.)

Bruxelles, où il n'existe pas de banlieues à 1a française, a déjà connu quelques foyer d'émeutes. Mais, globalement, la Belgique échappe au phénomène.

 

Les enfants ne seraient-ils plus à l'abri?

Les enfants, comme les grands, baignent à la fois dans plus et dans moins de violence qu'avant.

La société actuelle n'a de cesse de protéger les plus jeunes et les plus fragiles de ses membres des cruautés adultes. Fruit parmi d'autres de ses débats: la Convention des droits de l'enfant. Souvenons-nous ainsi qu'avant-guerre un nombre considérable de jeunes garçons et de jeunes filles de nos contrées se rendaient au travail dès leurs quatorze ans.

Mais, dans le même temps, la limite entre le monde des enfants et celui des adultes se révèle plus que jamais poreuse. Alors que les disputes parentales d'antan s'élevaient à l'abri des jeunes oreilles, aujourd'hui - le mode de famille démocratique ayant supplanté le style patriarcal les enfants interviennent en cas de crise conjugale, donnent leur avis, comptent les points. De manière générale, ils n'ignorent pas que la vie est conflictuelle: on leur donne des battants comme modèles, on leur serine qu'ils devront marcher sur la tête de leurs concurrents pour décrocher un boulot...

 

La télévision fait partie intégrante de leur univers. Images du génocide au Rwanda. Images de la brutalité de supporters sportifs. Images d'un leader d'extrême droite recourant au coup de poing... Aujourd'hui, la violence, on la voit en gros plan et, même, en temps réel. Elle est, surtout, banalisée. Il est insupportable de montrer la guerre entre une pub d'aliment pour chat et un match de tennis.. Comme tout individu, un enfant qui meurt sous l'objectif d'une caméra a droit au respect dû aux morts.

 

Et la violence à l'école? La pratique de sports (qui ont leurs règles et leur rituel) permet aux élèves de mettre en scène, de canaliser en partie la violence physique qui s'y manifeste. Mais, d'un autre côté, la violence verbale s'est développée entre maîtres et élèves (et, plus globalement, entre les générations) du seul fait que la distance qui les sépare s'est considérablement réduite. "Y a plus de respect, ma bonne dame!"

Sans compter les autres formes de violence que sont le décrochage scolaire et la sous-scolarisation. Ou le racket sur le chemin de l'école, lequel, dans les pays modernes, sévit dès les classes primaires.

 

L'auto, ma liberté?

 

Vitesse, danger physique, matraquage publicitaire, rivalités déchaînées, luttes d'argent... Une course automobile est un concentré de violences contemporaines.

Et la voiture de monsieur et madame Toutle-Monde? Indétrônable objet de la vie moderne, elle est une indéniable source de conflits qui, de surcroît, se multiplie à l'infini. Elle occasionne des bosses (plus ou moins brutales) et des échanges d'insultes (plus ou moins musclés). Autant de faits qu'on tolère quasi unanimement. Ce qui n'est pas le privilège des tags! Sans doute parce qu'eux, telle la petite délinquance dans le métro, font accroître notre sentiment d'insécurité: la menace, on la voit partout.

 

Dialogues de sourds?

Un père: Tu dois travailler pour avoir du boulot.
Son fils: Mais j'aurai pas de boulot...

 

Un propriétaire: Arrête de taguer sur ma maison.
Le tagueur: Mais vous avez vu le paysage urbain?

 

Un prof à bout, qui change d'école: J'essaie ailleurs.
Un de ses (anciens) élèves-bourreaux: Tu as de la chance...