Charles Rojzman 

thérapeute des banlieues

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Marie-Pierre Subtil

    A la fin des vacances de Noël, les jeunes du quartier avaient organisé une fête au centre socioculturel. Claude Fixot était le seul adulte présent quand une vingtaine de 18-25 ans, " shootés " et visiblement malintentionnés, sont arrivés. L'animateur est resté " hypercalme ", sûr de lui malgré le climat extrêmement tendu. " Là, j'ai pensé très fort à Charles Rojzman, se souvient-il . J'avais décidé qu'ils nentreraient pas dans la salle, j'ai négocié avec eur, je leur ai donné un délai pour partir et j'ai commencé à lire un journal devant eux " Un à un, les perturbateurs sont sortis. Les trois derniers lui ont craché à la figure, il a laissé faire, il a fermé la grille, il est allé se laver et a rejoint ceux qui faisaient la fête.

" Avant ", Claude, la cinquantaine solide et gouailleuse, serait immédiatement " allé au carton ". " Avant ", il n'aurait pas reçu des crachats " sans leur casser la gueule ". Pour Claude, comme pour plusieurs de ses collègues nantais, il y a un " avant " et un " après " le stage. " Avant, j'éprouvais parfois de la haine quand les jeunes se foutaient de moi, raconte Thérèse Guézengar. Après, j'étais plus tolérante. "

L'étonnante formation dispensée par Charles Rojzman a été relativement brève : 
deux jours par trimestre, " quatre ou cinq " fois de suite. Réunis entre animateurs socioculturels, ils ont parlé, vidé leur sac, pleuré pour certains, rencontré leur directeur, un avocat. Rien que de très banal a priori. Sauf que l'expérience a marqué la plupart d'entre eux, jusqu'à changer la vie de quelques-uns. Un an plus tard, Saïd Karoui, directeur de la maison des jeunes de Géraudière et exstagiaire, réfléchit et mène son " enquête personnelle". Il a envie de s'engager, et pourquoi pas de devenir un formateur à l'image de celui qui a bouleversé sa façon de voir la société, la violence, le racisme.

Des stages comme celui-ci, ce " petit bonhomme qui . paie pas de mine avec son sac déglingué " (un stagiaire) en anime aux quatre coins de la France des cités. Du FrancMoisin (Saint-Denis) au Clos-Saint Lazare (Stains), en passant Par des dizaines d'autres lieux de relégation il met en pratique une méthode que dix ans d'exercice classent au-delà de 1'expérimentation. Ses commanditaires? Des municipalités ou des organismes Publics impuissants face au phénomène de la violence. Ses stagiaires ? C'est selon. Des enseignants, des agents municipaux, des îlotiers, des jeunes, des mères de famille, des parents d'élèves, des agents des caisses d'allocations familiales ou de l'EDF, des travailleurs sociaux. Tous ceux qui habitent les quartiers difficiles et tous ceux qui ont une mission à y remplir, amenés, ensemble, à améliorer la vie de la cité.

Sur le fil du miroir, Charles Rojzman révèle chacun aux autres et à lui-même. A partir d'un postulat : chacun s'estime victime, et jamais responsable. Les policiers se disent victimes des jeunes, les jeunes des policiers, les enseignants des Parents d'élèves, les parents des enseignants. Et si chacun Portait une part de responsabilité ? Et si les institutions étaient elles-mêmes pourvoyeuses de violence ? Et si les peurs étaient le fait d'une absence de communication? Ces questions, les stagiaires sont amenés à se les poser par un jeu de miroirs qui renvoie chacun à ses Propres responsabilités.

Charles Rojzman se définit comme "thérapeute social" "nouveau métier " qui a de beaux jours devant lui car " le chantier est immense ". Il y a dix ans, il a créé Transformations thérapies sociales, un organisme destiné à former les personnels des services publics. Aux participants, il n'a rien à apprendre, dit-il, si ce n'est à écouter, se parler, se connaître, coopérer.

Yazid Kherfi, un stagiaire des débuts, aujourd'hui travailleur social à chanteloup-les-Vignes (Yvelines), intervient régulièrement au cours des stages. il y raconte, face à des fonctionnaires, des agents Municipaux, ses dix années de délinquance. Ses regrets, parfois, de cette vie pendant laquelle "il a beaucoup voyagé, eu beaucoup de copines, de belles voitures"; combien " tu es valorisé quand tu es voyou " ; qu'" il y a un plaisir dans la violence " ; qu'" il faut parler aux jeunes, leur dire bonjour " ; que " les banlieues n'ont pas besoin de milliards, mais d'un autre regard ". Parfois, l'auditoire l'applaudit. Souvent, on lui dit: " Oui, mais les jeunes ne nous aiment pas. " Alors, il interroge, à la cantonade: " Et vous, vous les aimez ? "

Cette passion de la mise en relation entre mondes qui se haïssent parce qu'ils s'ignorent, Charles Rojzman la tient d'une obsession: la haine et la peur le hantent. Ses parents, juifs, étaient des immigrés polonais. Né à Villeurbanne, le 23 août 1942 - " lejour de la plus grande rafle de juifs à Lyon ", selon la légende familiale -, il a entendu pendant toute son enfance les récits des massacres.

" De cette enfance, il m'est resté de la peur certainement, fichée en moi comme une écharde, mais aussi une sorte de curiosité, un intérêt pour le monstre, la bête humaine capable des pires délires. J'ai voulu comprendre et je crois avoir compris quelque chose. Pas tout, mais quelque chose ", raconte-t-il dans son dernier livre Savoir vivre ensemble, agir, autrement contre le racisme et la violence (éd. Syros, 1998), écrit en collaboration avec Sophie Pillods journaliste à France-Culture.

Le personnage, pour le moins atypique, revendique un parcours d'autodidacte. S'il enseigne aujourd'hui à Nancy en DESS de psychologie des actions interculturelles, il a emprunté mille chemins. Avant même que Mai 68 envoie certains intellectuels à l'établi, il avait passé un an en usine en Allemagne. il a vécu le retour à la terre, les séjours en kibboutz et en communautés. Il a été professeur, éducateur, animateur, conteur, comédien, viticulteur, maraîcher, psychothérapeute. Cette vie décousue l'a retenu loin de l'expertise. Elle en a fait un praticien de la complexité, que les intellectuels français ont bien comprise, mais que personne ne traduit sur le terrain.

Aucune approche monodisciplinaire, selon lui, ne stoppera l'inexorable déliquescence des quartiers difficiles. Ni l'économie, ni la psychologie, ni la psychiatrie ne pourront rien à elles seules. Parce qu'" on n'est plus dans un monde simple, où les responsables savent ", les solutions ne peuvent venir que des citoyens eux-mêmes. D'où l'idée de créer de l'intelligence collective dans l'ensemble du corps social ". Le thérapeute des banlieues répète inlassablement combien frappé par " l'intelligence des mères de famille, des policiers, des jeunes éjectés du système scolaire ". Une intelligence qui " n'est pas utilisée, par mépris ou par aveuglement ", qu'ilfaut "extirper" parce qu'elle bloquée " par les peurs et les préjugés

La méthode, elle, relève de la psy-chothérapie. La sociologue Maria do Ceu Cunha en témoigne. Chargée d'évaluer le travail de Charles Rojzman par la direction interministérielle à la ville (DIV), elle a participé à un stage organisé avec des jeunes du Franc-Moisin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en 1994.

" je m'en méfiais plutôt, j'avais peur d'avoir affaire à un gourou, se souvient-elle, mais j'étais intéressée par la démarche psy. " Dès le premier jour, un constat s'impose: " Toute sa personne est dans ce qu'il fait. " " Pour dire la vérité, j'ai été assez soufflée, poursuit la sociologue. Il a du génie, ce n'est pas qu'un animateur de groupe. Il y a vraiment un travail thérapeutique. Il a la conviction profonde que ce n'est pas lui qui sait. Il laisse le groupe errer, aller jusqu'au bout de son cheminement. "Convaincue du bien-fondé de la méthode, Maria do Ceu Cunha continue de travailler avec le "médecin social".

Son éxpérience l'amène toutefois à regretter "une vraie limite" qui se situe dans l'après stage. "On fait naître dans ces groupes des espoirs très forts, la plupart des membres n'ont jamais vécu ce genre d'expérience, c'est la première fois qu'ils croient qu'ils vont pouvoir changer la vie de leur quartier", explique la sociologue. Et après? "Les deux groupes que j'ai suivi sont tombés à l'eau, leur énergie est allée s'enterrer quelque part; certains, individuellement, ont été repêchés, d'autres auront l'impression d'avoir été trompés?"

Cette limite, Charles Rojzman en est conscient. Elle ne fait que le renforcer dans une de ses nombreuses convictions: pour qu'il y ait un suivi, il faut que les responsables, les élus, bref, l'ensemble du corps social, participent à ce travail, s'impliquent dans des projets au même titre que les habitants des cités et agents des services publics. Les populations les plus défavorisées sont les plus aptes à accepter le changement. Mais elles ne sont pas les seules à avoir besoin d'une transformation sociale. Et si la violence s'exprime plus dans les cités qu'ailleurs, elle n'est que le symptôme d'une maladie générale de la société.

Parce qu'il considère ses traveaux validés, Charles Rojzman a décidé de passer la vitesse supérieure. Il s'oriente vers la formation de formateurs afin de démultiplier l'action. Il mène des projets en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en prépare un en Turquie, envisage a en suivre un autre au Togo. Le député Michel Vauzelle (PS) l'a chargé de la mise en oeuvre, à Arles, ville dont il est le maire, d'un institut méditerranéen de formation à la démocratie. Ouverte aux élus, aux agents des services publics, aux cadres associatifs, tournée vers les pays méditerranéens et européens, la structure devrait voir le jour avant la fin de l'année.

Le projet s'inscrit dans le combat contre le Front national. Un combat que Charles Rojzman mène à sa fa çon, qui n'est pas celle des autres. Dans ses premiers livres, parus en 1992 (La Peur, la Haine et la Démocratie, éd. Desclée de Brouwer, et La Violence urbaine, A contre-courant des idées reçues, édi. Robert Laffont), il expliquait déjà que le monde n'est pas divisé entre les bons - les antiracistes - et les méchants les racistes. Il fustigeait, à une époque où ça ne se faisait pas encore, les organisations antiracistes qui "font fausse route en prenant systématiquement la défense des immigrés ". Dans Savoir vivre ensemble, il insiste encore sur le fait que " les violents et les racistes ont des chose à nous dire, que nous devons entendre ".

SON propos n'est pas toujours politiquement correcte. "Apartir du terrain, il arrive comme moi à la nécessité d'avoir un discours de vérité, explique le Politologue Pierre-André Taguieff, spécialiste du racisme. Notre amitié est née de là. Nous sommes externes aux réseaux, voire aux cliques, qui constituent une partie de la classe intellectuelle.. nous sommes un peu à part " Si certains hommes politiques l'appellent de temps à autre pour lui demander conseil, Charles Rojzman garde ses distances. "j'ai une tendresse pour la gauche à cause de gens comme jean Jaurès" [sur lequel il est en train décrire un livre], dit-il. "Malheureusement Ici la gauche n'est pas une gauche, elle a besoin d'écouter, de retrouver le sens d'une vision. "

Sa vision à lui est à la fois pessimiste et optimiste. La société risque de se diviser, de nombreux Français étant en train de basculer du côté du Front national; la situation se dégrade; des formes de violence inédites et très dangereuses apparaissent " Comment ne pas trouver dans cette situation de non-retour les matériaux d'une démarche constructive ? " s'interroge cet iconoclaste. Et de considérer la violence dans les banlieues comme " une opportunité " puisque, " de même que la grande souffrance des quartiers amène les institutions concernées à se remettre en question, le pays entier, malade de ses banlieues, va devoir réinventer d'autres façons de vivre la démocratie

" Quelqu'un qui n'aurait pas eu cette souffrance dans sa petite enfance ne pourrait pas penser le monde de cette façon ", estime Sandra Rossi. Responsable du centre social municipal du Clos-Saint-Lazare, à Stains (Seine-saint-Denis), Sandra fait intervenir le " médecin social " dans la cité depuis quatre ans. Elle est arrivée en France il y a quinze ans, après avoir combattu la dictature argentine. " Charles est un frère, dit-elle. Ce qui nous unit c'est notre passé commun, la lutte contre le fascisme, un engagement sérieux, permanent " Et de raconter qu'un jour il lui parlait des gens de la cité, de " ces gens-là ", en disant qu'ils ont honte d'être ce qu 'ils sont. " Je l'ai arrêté et je lui ai dit: tu parles de "ces gens-là" comme des gens qui revenaient des camps. "

Le Monde 12.03.98