Entre hommes: la violence masculine au Québec

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Donald Fyson, Département d'histoire, Université Laval
Source : http://www.hst.ulaval.ca/

ENTRE HOMMES: LA VIOLENCE MASCULINE AU QUÉBEC/BAS-CANADA (1780-1860)

Ce document décrit la problématique, les objectifs et la méthodologie de mon projet de recherche subventionné par le Fonds FCAR (Établissement des nouveaux chercheurs 1998-2001). Il reprend l'essentiel de la demande de subvention.

Introduction

La violence interpersonnelle est de nos jours un problème quotidien d'envergure, au Québec tout comme ailleurs dans le monde occidental. Une partie importante, sinon prédominante, de cette violence est masculine. L'étude de la violence des hommes se situe donc au coeur de la compréhension de ce problème social actuel. Une étude historienne telle celle que je propose ne peut prétendre apporter des solutions directes à cette situation contemporaine. Néanmoins, une connaissance du contexte historique de la violence des hommes permet de mieux situer et comprendre ses manifestations aujourd'hui. Cette approche a d'ailleurs déjà été fructueuse dans d'autres contextes socio-historiques, comme en font foi, entre autres, les travaux de Roger Lane sur les racines historiques de la violence dans la communauté noire de Philadelphie.

Mon projet de recherche se situe aussi dans le sillage de quatre grands courants historiographiques qui suscitent actuellement un intérêt certain parmi les historiens. D'abord, il existe depuis longtemps un vif intérêt pour l'histoire de la déviance et de la criminalité, dans laquelle l'étude de la violence occupe une place centrale. Des efforts plus récents cherchent à mieux situer les institutions juridiques et étatiques dans leur contexte social et, en particulier, à comprendre davantage les relations entre ces institutions et la société plus large. Depuis quelques années, un intérêt croissant se manifeste pour la compréhension de la nature de la masculinité: les éléments qui la composent et les liens entre la construction de l'identité masculine et la société. Enfin, la question des rapports de pouvoir attire l'attention d'un nombre toujours grandissant de chercheurs.

Problématique

Mon projet vise à étudier la violence entre les hommes au Québec et au Bas-Canada, de la fin du XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XIXe. Il cible toutes les formes de violence physique, tant appréhendée qu'actuelle - des menaces de violence jusqu'aux meurtres. Le sujet de l'étude comporte cependant deux limites. D'une part, l'étude ne vise que la violence entre les hommes, excluant ainsi la violence des hommes envers les femmes et les enfants. La violence des hommes envers les femmes en particulier a déjà fait l'objet de plusieurs études historiennes, tant au Québec et au Canada qu'ailleurs, qui ont clarifié nos notions des rapports de pouvoir entre hommes et femmes et la place centrale qu'y occupait la violence. La violence entre hommes, par contre, a été très peu étudiée. D'autre part, l'étude proposée met l'accent sur la violence interpersonnelle, plutôt que la violence collective. Cette distinction s'inspire de la pratique générale parmi les historiens et autres spécialistes de la violence. Ted Robert Gurr, par exemple, démontre les différences fondamentales entre ces deux formes de violence, aussi bien au niveau conceptuel et méthodologique du chercheur que de celui des caractéristiques de la violence elle-même et des motivations des participants. De plus, plusieurs études existent déjà sur la violence collective dans l'Amérique du Nord britannique avant 1860 - entre autres, les nombreuses études des Rébellions de 1837-1838 - tandis que la violence interpersonnelle a été relativement négligée.

La société du Québec/Bas-Canada de la période 1780-1860 est un excellent lieu pour une telle étude. D'abord, la période en est une de transition, d'une société préindustrielle et presque entièrement rurale en 1780 à une société qui, en 1860, a déjà entrepris ses premiers pas vers l'industrialisation et l'urbanisation. Une explosion de la population et une immigration massive viennent aussi modifier l'équilibre démographique et culturel. La période voit de plus l'ascension de la bourgeoisie, d'abord commerciale et ensuite industrielle, qui cherche à imposer ses valeurs sur la société. À titre d'exemple, c'est à cette époque que débute la mise en place progressive de l'État bureaucratique moderne, avec ses tentatives d'ordonner la société. Toutes ces transformations causent des tensions dans la vie quotidienne, lesquelles débouchent parfois à la violence.

Par rapport à cette société en mutation, ma recherche vise à la fois les actes violents eux-mêmes et la place plus générale de la violence masculine. Au niveau des actes violents, mon projet propose deux objectifs: d'une part, cerner les caractéristiques essentielles de la violence masculine et, d'autre part, reconstruire les perceptions de cette dernière et les réponses qui y sont apportées. Pour ce qui est de la place de la violence dans la société, je cherche à comprendre l'apport de la violence à la construction de l'identité masculine et le rôle de la violence interpersonnelle dans les rapports de pouvoir entre les hommes.

La violence entre les hommes: caractéristiques essentielles, perceptions et réponses

Saisir les caractéristiques essentielles de la violence entre les hommes nécessite un examen de la réalité matérielle des actes violents, une considération du contexte social de ces gestes et une exploration des motivations qui ont poussé les participants à agir ainsi. De ce point de vue, mon projet s'inspire des historiens qui se sont intéressés à la conduite déviante, tels qu'Yves Castan et Robert Muchembled pour la France moderne ou Elliott Gorn et Bertram Wyatt-Brown pour le sud des États-Unis.

Pour comprendre la réalité matérielle de la violence, j'utilise une typologie des actes violents: niveau de violence, armes ou autres instruments utilisés, nombre de personnes impliquées, etc. Ceci permet aussi de comparer le Québec/Bas-Canada avec d'autres sociétés et d'autres époques. Les gestes violents se produisent aussi dans des contextes socio-culturels. Ils se déroulent dans des espaces particuliers: ville/campagne, espace public/espace privé. Ils impliquent des acteurs de différents groupes socio-économiques et culturels: bourgeois et membres des classes populaires, anglophones et francophones. Enfin, ces gestes comportent souvent des significations culturelles particulières: rixes de tavernes, disputes devant l'église. Comprendre ces différents contextes est alors essentiel pour ensuite saisir la violence qui s'y produit. En dernier lieu, la motivation des acteurs s'avère un élément-clé. S'agit-t-il de questions d'honneur, d'argent, d'alcool? Comment les acteurs présentent-ils les motifs de leurs batailles? Par exemple, la transition vers une société dont les valeurs sont bourgeoises et capitalistes entraîne une augmentation significative des poursuites pour les crimes contre la propriété. Est-ce la même situation qui prévaut pour les motivations de la violence? En somme, je propose de brosser un portrait du geste violent entre hommes, de ses réalités physiques jusqu'à sa raison d'être immédiate.

Au-delà de ces caractéristiques essentielles de la violence entre hommes, il y a les perceptions de cette violence et les réponses qui y sont apportées. Ici, le cercle de participants est plus large: les victimes, la communauté, les institutions juridiques et étatiques. D'une part, il est question de la représentation discursive de cette violence: dans les lois, devant les tribunaux, dans les journaux. La violence masculine est-elle glorifiée ou condamnée, par qui et dans quel contexte? D'autre part, mon étude cherche à comprendre les réponses envers la violence. Les hommes victimes de la violence répliquent-ils directement avec violence ou cherchent-ils plutôt à utiliser d'autres moyens comme la médiation communautaire, la police, l'appareil judiciaire? Quel est le rôle de l'État dans la médiation des actes violents entre les hommes, tant au plan réel qu'à celui des désirs des dirigeants de l'État et de la société plus large?

Violence et masculinité, violence et pouvoir

Le chercheur qui puise dans les dossiers criminels ne peut qu'être convaincu de la place significative de la violence dans les comportements masculins. Mais parmi les nombreuses études récentes qui portent sur la masculinité, telles celles de Mark C. Carnes, de Michael S. Kimmel, de Michael Roper et de E. Anthony Rotundo, la violence est à peine mentionnée. Très peu d'études, en effet, abordent la question de la violence entre hommes d'une perspective qui se penche explicitement sur la masculinité des acteurs. Toutefois, le lien entre masculinité et violence est souvent fait, par le biais de la notion d'honneur. Cette dernière est généralement vue comme un élément fondamental et de la violence, et de la masculinité. La violence entre hommes devient alors surtout une question d'honneur. Des recherches préliminaires faites dans le cadre de ce projet suggèrent une approche différente. D'une part, la violence paraît être au coeur de la masculinité mais, d'autre part, ce qui semble surtout caractériser cette violence masculine n'est pas l'honneur, mais l'agression. Ceci, évidemment, a toujours été la perspective féministe sur la violence des hommes envers les femmes, ainsi que le suggère, entre autres, l'ouvrage d'Anna Clark. Il reste toutefois à l'appliquer à la violence entre les hommes. Cette approche comporte plusieurs avantages. Par exemple, elle permet de faire un lien conceptuel plus direct entre la violence entre les hommes (auparavant une question d'honneur) et la celles des hommes envers les femmes et enfants (une question d'agression). Ici, l'apport des études contemporaines sur la violence et l'agression des hommes est fondamental; par exemple, les travaux récents d'Anne Campbell ou de John Archer.

Au fond, la violence entre hommes est une question de pouvoir. La violence a toujours été conçue ainsi mais les chercheurs ont surtout mis l'accent sur le rôle de la violence comme outil de domination univoque et, en particulier, domination par le biais de l'État. À titre d'exemple, une des définitions classiques de l'État repose sur son statut comme 'institution ayant le monopole sur le droit d'exercer la force. Plus récemment, une conception plus fluide du pouvoir a émergé. S'inspirant en partie de la pensée de Gramsci et de Foucault, elle propose que le pouvoir est le sujet de contestation et de négociation constantes. Elle propose notamment des notions comme la dispersion des lieux de pouvoir et l'hétérogénéité des formes plus ou moins subtiles de son exercice. Des études historiennes sur la violence des hommes envers les femmes, comme celles de Karen Dubinsky et Linda Gordon, ont appliqué ces notions à la violence masculine. Elles démontrent par exemple comment cette violence relève de rapports de pouvoir à un niveau très personnel et comment cet exercice de pouvoir est contesté, quoique avec grande difficulté. Mon projet compte appliquer ces conceptions à la violence entre hommes, pour la conceptualiser aussi bien comme exercice de pouvoir que réalité physique. En effet, le geste violent entre deux hommes fait partie intégrale des rapports de pouvoir qui existent entre eux. Il peut servir autant à concrétiser une domination préexistante qu'à contester un autre déséquilibre de pouvoir. Mon but ultime est donc de chercher comment cette approche peut se traduire dans la société québécoise du début du XIXe siècle et de voir comment la violence entre hommes peut refléter des tensions sociales plus larges.

Objectifs

  • cerner les caractéristiques de la violence interpersonnelle masculine au Québec/Bas-Canada;
  • comprendre les perceptions de cette violence et les réponses qui y sont apportées;
  • saisir la place de la violence dans la construction de la masculinité;
  • comprendre le rôle de la violence dans les rapports de pouvoir entre les hommes.

Méthodologies

Mon projet implique la consultation de plusieurs fonds d'archives à Québec, à Montréal et à Ottawa. Les plus importants sont les dossiers et registres des tribunaux criminels des districts de Montréal et de Québec, conservés aux Archives nationales du Québec à Montréal. Ces documents offrent une richesse sans pareille sur les incidents de la vie quotidienne, y compris les actes violents. Il existe aussi les demandes pour la clémence, aux Archives nationales du Canada, semblables aux documents qui ont servi pour l'étude de la violence en Europe à l'époque moderne. Pour équilibrer le poids de cette documentation officielle, je compte aussi effectuer un dépouillement des grands journaux de l'époque (Gazette de Québec, Montreal Gazette, Montreal Herald, Le Canadien, La Minerve, etc.) qui regorgent de discussions de la criminalité, y compris la violence. L'amplitude de toutes ces sources nécessite un échantillonnage qui serait établi sur la base d'un an sur cinq.

Pour bien exploiter la richesse de documents comme les dossiers judiciaires, j'utilise une méthodologie qui est à la fois quantitative et qualitative. D'une part, j'établis des grilles d'analyse qui me permettent de décrire chaque incident de violence selon un certain nombre de variables (statut des participants, niveau de violence, etc.), le tout étant entré dans une base de données relationnelle. Mais une analyse quantitative est nettement insuffisante pour décrire un phénomène si fondamentalement individuel et complexe. Ainsi, pour chaque cause qui le permet, j'attache à l'enregistrement des descriptions détaillées tirées des témoignages. Dans les cas d'intérêt particulier, j'ajoute aussi une copie numérisée des documents pertinents. Le tout permet de faire ressortir le vécu des acteurs et le discours qu'ils utilisent. Cette méthodologie entraîne la création et la manipulation de bases de données complexes et de grande taille.

Bibliographie sommaire

  • Archer, John (dir.). Male Violence. London, Routledge, 1994.  
  • Bruce, Dickson D. Violence and Culture in the Antebellum South. Austin, U. of Texas Press, 1979.  
  • Campbell, Anne. Men, Women, and Aggression. New York, Basic Books, 1993.  
  • Carnes, Mark C. et Clyde Griffen (dir.). Meanings for Manhood: Constructions of Masculinity in Victorian America. Chicago: U. of Chicago Press, 1990.  
  • Castan, Yves. Honnêteté et relations sociales en Languedoc, 1715-1780. Paris, Plon, 1974.  
  • Clark, Anna. Women's Silence, Men's Violence: Sexual Assault in England, 1770-1845. New York, Pandora, 1986.  
  • Dubinsky, Karen. Improper Advances: Rape and Heterosexual Conflict in Ontario, 1880-1929. Chicago, U. of Chicago Press, 1993.  
  • Gordon, Linda. Heroes of Their Own Lives: The Politics and History of Family Violence. New York, Viking, 1988.  
  • Gorn, Elliott J. "'Gouge and Bite, Pull Hair and Scratch:' The Social Significance of Fighting in the Southern Backcountry." American Historical Review 90(1)(1985): 18-43.  
  • Gurr, Ted Robert (dir.). Violence in America. Newbury Park, Sage Publications, 1989.  
  • Kimmel, Michael S. Manhood in America: A Cultural History. New York, Free Press, 1996.  
  • Lane, Roger. The Roots of Violence in Black Philadelphia, 1860-1900. Cambridge, Harvard UP, 1986.  
  • Muchembled, Robert. La violence au village: sociabilité et comportements populaires en Artois du XVe au XVIIe siècle. Turnhout, Brepols, 1989.  
  • Nye, Robert A. Masculinity and Male Codes of Honor in Modern France. New York, Oxford UP, 1993.  
  • Roper, Michael et John Tosh (dir.). Manful Assertions: Masculinities in Britain since 1800. London, Routledge, 1991.  
  • Rotundo, E. Anthony. American Manhood: Transformations in Masculinity from the Revolution to the Modern Era. New York: Basic Books, 1993.  
  • Wyatt-Brown, Bertram. Honor and Violence in the Old South. New York, Oxford UP, 1986.