Féminisation des titres 
et d'élimination du sexisme dans la langue

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L'usage au Canada et dans la francophonie européenne
http://www.ofa.gov.on.ca/francais/IA.html

Le Canada se trouve à l'avant-garde de l'ensemble de la francophonie en matière de féminisation des titres et d'élimination du sexisme dans la langue. Cela veut dire qu'il va de l'avant, contredisant parfois la grammaire, qui ne suit pas le courant. Les termes créés et les procédés stylistiques proposés ne se retrouvent pas toujours dans les dictionnaires et les ouvrages de référence.

La Suisse s'est inspirée des travaux de féminisation au Canada. En 1989, le Bureau de l'égalité des droits entre homme et femme féminise l'ensemble de sa terminologie des métiers et professions, pour respecter un règlement d'État voulant qu'on féminise les avis officiels. Un dictionnaire de 4 000 termes est publié l'année suivante et, en 1991, un guide de rédaction non discriminatoire.

Le 4 août 1978, la Belgique promulgue une loi qui interdit les libellés discriminatoires à l'égard de l'un ou l'autre sexe. Les annonceurs satisfont aux obligations de cette loi en employant le masculin générique, suivi de la mention H/F ou d'une formule équivalente. En mars 1989, les autorités belges émettent une proposition de décret pour féminiser les noms de métiers.

Ce décret est adopté en juin 1993 et a force de loi pour les documents du secteur public (lois, règlements et manuels d'enseignement, entre autres). Pour en faciliter l'application, le Conseil supérieur de la langue française de la Belgique publie le guide Mettre au féminin. Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, Maurice Druon, dénonce en vain ce nouvel usage.

En France, un décret de "tolérances orthographiques" publié en 1977 autorise la reprise d'un nom masculin par un pronom féminin, comme dans "Le capitaine Prieur est actuellement enceinte." La Commission de féminisation des noms de métiers et de fonctions, qui a siégé de février 1984 à mars 1986, n'a réglé que le cas des termes féminins se terminant par "e". L'Académie française réplique, dans une circulaire rédigée par deux de ses membres, Georges Duménil et Claude Lévi-Strauss, que le genre masculin faisait office de "neutre" en français.

En juin 1997, quatre ministres détenant des portefeuilles importants au gouvernement français exigent de se faire appeler "Madame la ministre". Leur titre féminisé apparaît dans toute correspondance officielle. Cette initiative historique provoque un tollé de l'Académie française, qui n'hésite pas à faire appel à Jacques Chirac, président de la République, dans une lettre publique rappelant que : "En français, l'espèce homme, ou le genre masculin, si l'on préfère, est du masculin." Malgré cette éclatante dénonciation, la résistance envers la féminisation des titres en France s'amenuise. La codirectrice des dictionnaires Le Robert, Josette Rey-Debove, accepte le féminin du mot ministre, tout comme des publications aussi prestigieuses que Paris-Match, Libération et Le Monde.

Pour en revenir au Canada, il faut mentionner l'ouvrage Pour une grammaire non sexiste de Céline Labrosse, publié en 1996. Celle-ci suggère l'emploi de illes, un collectif mixte créé par Françoise Marois en 1987 par une contraction de ils et elles. Elle souhaite rétablir la règle de proximité pour les accords d'adjectifs (les ingénieurs et ingénieures présentes) et propose une troisième finale pour représenter l'accord mixte pluriel des adjectifs (les terminaisons é deviendraient ez au pluriel, comme dans les étudiantes et étudiants diplômez). Ces propositions audacieuses ne rallient pas tout le monde, mais la grande majorité des ouvrages de référence sur l'usage du français au Canada comportent une section sur les titres au féminin, voire sur la réd action non sexiste.

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Le sexisme dans les médias

Des tâcheronnes allument les torchons

Le 28 septembre, Action Critique Médias recevait Virginie Barré, Sylvie Debras, Natacha Henry et Monique Trancart, membres de l'Association des femmes journalistes (AFJ), auteures de Dites-le avec des femmes (Ed. CFD/ AFJ).

Entretien.

Pourquoi mettre en oeuvre une enquête sur le sexisme dans les médias ?

A l'origine, ce livre était destiné aux journalistes. Notre idée était de toucher en priorité ce milieu. Nous avons d'abord voulu réaliser un outil de travail qui soit inattaquable. Et puis on s'est dit que cette question ne concernait pas seulement la profession et qu'avec un petit format, peu coûteux, on était capable de toucher un large public. Pour ce qui concerne l'enquête proprement dite, nous nous sommes basées sur la méthode Médiawatch qui consiste à compter le nombre d'hommes et de femmes cités dans l'information. Les personnes répertoriées sont ensuite réparties dans des grilles de codage qui permettent, par exemple, d'avoir une idée assez fine de la place et de la représentation des femmes dans l'info. L'Association des Femmes Journalistes (AFJ) a coordonné dans ce cadre deux analyses statistiques. La première portait seulement sur un jour (le 18 janvier 1995), mais traitait de 20 médias dans 71 pays différents. La seconde menée de septembre 95 à août 96 permettait d'éplucher sept médias français : Libération, Le Monde, Le Figaro, La Voix du Nord, L'Yonne Républicaine, France Inter (journal de 8H) et France 2 (Journal de 20H). Ce qui est intéressant c'est que les résultats des deux enquêtes s'entrecroisent finalement d'assez près. Les chiffres sont éloquents. Pour cinq (ou six) hommes cités dans l'information, une seule femme. Et encore faut-il tenir compte d'autres variantes, telles que la profession ou la victimisation. En effet, l'activité la plus fréquente des femmes présentées dans ces médias est justement l'inactivité : 34,5 % d'entres elles sont citées sans aucune référence à une activité professionnelle. Et les sujets ou elles sont le mieux représentées sont bien évidemment le logement (33 %), les questions d'éducation et de garderie (30 %), les crises internationales (25 %) et les arts et variétés (25 %). Les hommes étant généralement plutôt interrogés sur des sujets touchant à la défense nationale, aux négociations internationales, à l'économie et aux affaires, à la guerre, au terrorisme? Dans le même ordre d'idée, les femmes dans l'info sont souvent présentées comme des victimes (une sur six contre un homme sur quatorze). Ce qui tend à légitimer l'idée qu'elles seraient plus en danger (notamment la nuit) que les hommes. Cette manière de montrer les choses est non seulement fausse, mais elle est aussi manipulatoire. Infantilisées, les femmes sont aussi très souvent invisibilisées : une sur trois est anonyme contre un homme sur sept. Et dans un cas sur treize les journalistes se contentent de citer leur prénom alors qu'ils ne prennent cette liberté que pour un homme sur cinquante. Autre constatation, tout aussi éclairante, 1/3 des personnes interrogées dans ces médias pour 95-96 sont des politiques. Et dans ce tiers seulement 6 % de femmes. Il faut dire que la tendance des médias à privilégier essentiellement l'info " institutionnelle " et les dirigeants ne favorise guère leur présence. Enfin, quand les journalistes daignent interroger des femmes c'est souvent sur le mode de la familiarité. Le tutoiement est alors de mise et les femmes ont alors une fâcheuse tendance à perdre en route leur patronyme?

Dans cette enquête, l'approche statistique est ensuite superposée à l'approche linguistique. Pour quelles raisons?

C'est d'abord une question de visibilité. On en avait marre que les femmes disparaissent systématiquement sous un pseudo vernis d'universalisme. Et puis nous avions aussi envie de rendre sa place à l'emploi du féminin (et non pas à la féminisation du langage qui est pour nous un concept artificiel). Au Moyen Age, on connaissait l'emploi du féminin grâce, notamment, à la terminaison aujourd'hui désuète en " esse". Et puis, en 1647, le grammairien Vaugelas est passé par là et a imposé pour longtemps cette règle incroyable qui consiste à établir que " la forme masculine a prépondérance sur le féminin, parce qu'elle est plus noble ". Si on garde cela constamment à l'esprit on comprend que le Robert qui ne connaît pas, par exemple, de féminin à écrivain, en a trouvé un à écrivassier et écrivailleur, tous deux péjoratifs. La linguiste Valérie Brunetière rappelle d'ailleurs à juste titre que si " huissière et chercheuse écorchent la bouche ou tintent mal aux oreilles de certains, ce n'est pas tant une affaire de langue, qu'une résistance imaginaire et idéologique ". Cette affaire de langage est loin d'être anecdotique. Qu'on s'imagine les résultats d'un patient bourrage de crâne sur des enfants qui entendent, jour après jour à l'école, que la masculin l'emporte toujours sur le féminin?

C'est aussi dans ce contexte que vous inscrivez l'affaire des ministres ?

Oui. Mais plus largement aussi cela concerne tout ce qui s'est passé depuis 1984, c'est-à-dire depuis la création, en France, de la première commission de terminologie chargée d'étudier l'emploi du féminin pour les noms de métier, pour les fonctions, les grades ou titres. Cette initiative, mise en place par Yvette Roudy avait, à l'époque, entraînée l'hilarité du Figaro Magazine qui parlait " d'enjuponnement du vocabulaire " et la critique acerbe de France Soir vilipendant la " clitocratie ". En 1986 cependant la circulaire Fabius rappelait qu'il était discriminatoire de n'employer que le masculin. Et le 21 février 1990, le Comité des ministres du Conseil de l'Europe publie une recommandation sur l'élimination du sexisme dans le langage. Il y a donc une très longue histoire conflictuelle sur cette question et des passerelles évidentes entre Vaugelas et l'affaire des ministres. Ce n'est d'ailleurs pas une lutte entre les hommes et les femmes. Il y a beaucoup de femmes qui ne voient pas le problème ayant finalement intériorisé le fait que le masculin c'est mieux, que c'est le compliment suprême ! Et puis en 1998, après la publication de la circulaire Jospin (8 mars 98), arrive ce que les médias ont appelé la " querelle de l'Académie ". Trois académiciens (Druon, d'Encausse, Bianciotti) tourmentés et choqués par la demande de certaines femmes ministres d'être nommées " Madame la ministre " écrivent une lettre de protestation au Président de la République. Le débat sur l'emploi du féminin sera à la hauteur de cette citation de Marc Fumaroli (Le Monde, 31 juillet 1998) : " A moins que nous soyons résignés, au fond, à voir le français devenir un artifice créole (on y dirait, comme les deuxième classe indigène dans les romans Banania : y'a bon, mon capitaine)?". Et de celle de ce député PS, qui au moment de l'entérinement du mot " députée " par l'Assemblée Nationale, a cru de bon ton de faire cette saillie irrésistible : " Et si on féminisait " garde des sceaux " par " gardienne des sottes ".

Quelles répercussions ce débat a t-il sur les médias de votre panel?

Leur réponse, c'est d'abord la " galanterie à la française ". Jean Miot (Président de l'AFP) explique, sans rire, son déchirement entre son admiration pour les femmes et son respect de la langue française : " A titre strictement personnel, féministe convaincu, j'inclinerai volontiers pour "Madame la ministre". En qualité de Président de l'AFP, je me dois de respecter la légalité académicienne ". Et Jean Luc Hees, Directeur de la rédaction de France Inter de rajouter : " En ce qui me concerne, puisque ces dames le désirent, je dis "Madame la ministre". Par courtoisie et pour leur faire plaisir ". De manière plus générale, la presse ne sait pas comment gérer cette question de l'emploi du féminin. Le médiateur du Monde, Thomas Ferenczi résume cela très bien : " Le journal adopte le féminin autant que faire se peut et ce, malgré les constantes interpellations de lecteurs et lectrices l'accusant de positions politiques de gauche ". Les médias utilisent donc des artifices. Pour identifier les femmes, la presse a tendance à ajouter l'adjectif " féminin " ou " féminine " : Frida Kahlo devient une femme-peintre et Catherine Breillat une femme-cinéaste. A quand Stanley Kubrick homme-réalisateur ??

Est-ce que tout cela entre-t-il dans votre définition du " paternalisme lubrique " ?

Oui. Au delà du langage, il y a aussi la manière dont on parle des femmes dans la presse. Les images véhiculées sont souvent d'un autre siècle. Par exemple, on met souvent la beauté des femmes en avant comme une marque de fabrique (ce qui sous-entend que celle des hommes est l'intelligence). Dans Libération du 25 février 99 on ne s'étonne pas alors de trouver à propos de la banque fondée par Attali : " Il y a au siège des jeunes cerveaux et des jolies filles ". Autre exemple aussi éloquent. Dans Le Monde du 15-16 août 98, un banal reportage de week-end sur les rollers dans la ville se transforme en parfaite lecture sexiste. On y apprend médusé que les femmes font du roller pour faire plus rapidement leurs courses et pour garder la ligne, et que les hommes ne s'en servent que pour draguer (" L'abordage à roulettes n'est pas de tout repos "). Ici, la répartition classique des rôles est bien respectée. Idem pour les campagne de pub menée dans les journaux. Quand Le Figaro (25 janvier 99) dans ses pages " Management, Carrières ", parle de changement de poste, la journaliste cite sans sourciller un spécialiste du recrutement : " C'est comme les maîtresses, on les aime (les femmes) suffisamment expérimentées mais aussi raisonnablement fidèles ". Autre travers de la presse : utiliser des images féminines pour illustrer une situation qui n'a rien à voir. Un article de Libération du 24 février 99, sur Tony Blair et la monnaie unique commence ainsi : " Tony Blair, avec l'euro, ressemble à une fiancée qui minaude. Elle sourit, elle hésite, elle murmure des "peut-être", mais ne prononce jamais le "oui" fatidique, clair et net "?

Et les femmes journalistes dans tout cela?

Les femmes sont d'abord arrivées tard dans la profession. Dans les années 30, les hommes représentaient encore 98 % des journalistes. Il y a aujourd'hui 38 % de femmes a avoir une carte de presse (11 000). 24 % d'entre elles travaillent à la radio et à la télévision et 18 % dans la presse quotidienne régionale qui est lanterne rouge. Mais c'est surtout dans les agences de presse, que les femmes sont les plus nombreuses (36 %). Sans doute parce que la signature y est inconnue. Au total, une évolution réelle, mais lente qui repose quand même sur une " féminisation sans féminisme ". Et pourtant, on a parfois l'impression que les femmes sont partout. C'est ce que nous appelons " l'effet kaléidoscope ". Quand une femme grimpe (presque) jusqu'au sommet, c'est l'égalité. Quand c'est le cas de plusieurs d'entre elles, on en souligne le danger et on s'interroge sur le devenir de la profession? L'effet de loupe " Cotta, Ockrent, Sinclair " fonctionne parfaitement dissimulant la réalité de la profession pour de trop nombreuses pigistes (certaines catégories comme sténographes, traductrices ou réviseuses sont 100 % féminisées) ! Dans les médias on retrouve la même grille de lecture qu'ailleurs : des sujets confisqués (les femmes ne peuvent presque jamais avoir accès aux rubriques sport, photo, défense, armée?), des salaires inférieurs (en 90 différence moyenne de 2 800F), et une précarité accrue (45 % des demandeuses d'emploi). Pourtant 50 % des étudiantes des écoles de journalistes sont des femmes. Alors pourquoi n'en retrouve t-on que 38 % après ? En France, il vaut mieux être misogyne que féministe !

Ce constat vous amène t-il à voir des résultats sur le lectorat féminin ?

Les femmes lisent en moyenne 22 livres par an (19 pour les hommes). Elles fréquentent plus les bibliothèques (21 % contre 14 %) et les clubs de lecture (17 % contre 7 %) que les hommes. Donc, contre toute attente, les femmes savent lire ! Il semble alors évident que si les femmes ne lisent pas la presse, c'est qu'elles ne s'y reconnaissent pas. En 1997, 17 % des hommes lisaient régulièrement un quotidien contre 9 % des femmes. Alors même que 45 % des femmes lisent régulièrement un féminin. Plusieurs explications peuvent être énoncées. La périodicité d'abord. Les femmes se plaignent souvent de n'avoir pas le temps, pour cause de travaux domestiques, de lire dans la semaine. C'est souvent le week-end ou pendant les vacances qu'elles se rattrapent. Idem pour le coût économique. Un quotidien c'est cher. Alors si en plus les femmes ne s'y reconnaissent pas ! Peut-être que la solution serait que la presse arrête de n'être qu'un reflet de la société et qu'elle la pousse un peu en avant? pour une fois !

Propos recueillis par Madeleine Carbonel

Cet entretien est tiré du n°24 (octobre- novembre 99, p. 14-15) du bimestriel 
La Vache Folle
qui a gracieusement autorisé Acrimed à le reproduire.

La Vache Folle B.P. 72, 75522 Paris cédex 11. 
Abonnement : 50 francs par an, 90 francs pour deux ans.
Source: http://acrimed.samizdat.net/bulletin/dites-le.html 

« DROITS DE L'HOMME » OU « DROITS HUMAINS » ?
Le sexisme à fleur de mots

 UN contresens grammatical. » Trois académiciens, dont Mme Hélène Carrère-d'Encausse, ont publiquement interpellé en ces termes, le 8 janvier dernier, certaines des - trop rares - femmes ministres du gouvernement français qui revendiquent et ont mis en pratique la féminisation de leur titre. C'est oublier que l'usage du masculin comme genre neutre est le produit, récent, d'une histoire dont l'aspiration à l'universalité a longtemps masqué le racisme et le sexisme. Et que la langue accompagne et marque les évolutions sociales. De la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 à celle, universelle, des droits de l'homme de 1948...

Par AGNÈS CALLAMARD
Dirige le cabinet du secrétaire général d'Amnesty International à Londres.

Qu'y a-t-il dans un mot (1) ? Une histoire, une découverte, une transformation, mais aussi une identité, un combat, une victoire ou une défaite. Un mot peut exprimer la verve d'une personne politique, la créativité d'un artiste, le cri d'alarme d'un activiste. Il y a des mots qui incitent à la violence, d'autres à la paix. Il y a des mots qui expriment le pouvoir d'exclure, et d'autres la volonté d'inclure.

Qu'y a-t-il dans l'expression « droits de l'homme » ? La révolution de 1789, de longues transformations et tant de luttes, en France et dans le reste du monde, afin que tous les êtres humains puissent se voir reconnaître leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux, et culturels. Mais cette formule reflète aussi d'autres histoires : celle, d'abord, des révolutionnaires de 1789 qui refusèrent d'accorder aux femmes les droits qu'ils conféraient aux hommes ; celle, ensuite, de pratiques et de convictions discriminatoires à l'égard des femmes véhiculées par l'intermédiaire de la « noblesse » du masculin jusqu'à nos jours. Dans la formalisation du mot « homme » en tant que catégorie universelle, il y a aussi la négation des changements politiques, sociaux et culturels des sociétés du XXe siècle et des engagements pris par les gouvernements et les Nations unies à l'égard du principe d'égalité entre les hommes et les femmes.

Adoptée le 26 août 1789, après de longs et âpres débats entre députés à l'Assemblée nationale, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen établit un certain nombre de droits et de principes qui, ultérieurement, ont servi de fondement à la Déclaration universelle des droits de l'homme. A l'époque où elle a été rédigée, la déclaration ne s'appliquait qu'aux hommes, et le mot « homme » ne recouvrait qu'un seul genre (2). Le choix de ce mot n'était pas « neutre » et ne se voulait pas, non plus, à portée « universelle ». Car l'égalité entre les hommes et les femmes avait fait l'objet d'une discussion à l'Assemblée nationale, mais la majorité des députés avait rejeté ce principe : la femme n'étant pas douée de raison, on ne saurait accorder de droits à une minorité de femmes exceptionnelles.

Et pourtant, les femmes ont activement participé à la Révolution française : elles se sont associées, notamment, à la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, elles ont défilé dans les rues de Paris pour exiger du pain, formé une société des femmes révolutionnaires et d'autres clubs de femmes, adhéré à des clubs révolutionnaires, pris la parole dans des lieux publics ainsi que dans des cercles politiques. En 1791, Olympe de Gouges rédigeait la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, une Déclaration des droits de l'homme révisée pour s'appliquer aux femmes. Dans ce texte, elle mettait en cause les prémisses dont découlaient les principes et les droits de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. « La femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits », écrivait-elle, avançant par ailleurs que « l'exercice des droits naturels de la femme n'a de borne que la tyrannie perpétuelle que l'homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison ».

Un siècle sans le droit de vote

MALGRÉ leur participation, souvent en première ligne, les Françaises n'ont jamais été officiellement et légalement reconnues comme citoyennes. Olympe de Gouges fut fustigée et traitée d'hystérique, d'irrationnelle et de déraisonnable. Elle fut guillotinée le 3 novembre 1793. Un mois auparavant, les jacobins avaient décrété que tous les clubs et toutes les associations de femmes étaient dorénavant illégaux, et un représentant du Comité de salut public déclarait que les femmes n'étaient pas faites pour avoir des pensées élevées.

Deux semaines plus tard, les femmes se voyaient interdire l'accès aux séances de la Commune de Paris. Lors du discours qui allait convaincre la Commune de Paris de voter à l'unanimité l'exclusion des femmes, un orateur révolutionnaire déclara qu'il était contraire à toutes les lois de la nature qu'une femme veuille devenir un homme... Dans le code Napoléon de 1804, qui consolidait nombre d'acquis révolutionnaires pour les hommes, les femmes ont été frappées d'incapacité légale.

La révolution de 1848 a vu ce phénomène se répéter lorsque le gouvernement révolutionnaire provisoire repoussa l'octroi du droit de vote aux femmes. Au début du mois de juin, avant le renversement, la police ferme le Club des femmes. En juillet, la IIe République décrète que les femmes ne peuvent ni appartenir à des clubs ni leur prêter assistance. La défaite des gouvernements républicains ne fait que renforcer cette exclusion. Après 1851, la loi interdit aux femmes de prendre part à des activités politiques ou d'assister à des réunions abordant des questions politiques. Les Françaises devront attendre presque un siècle - l'année 1944 - pour obtenir le droit de vote et celui de se présenter à des fonctions politiques éligibles.

Il est évident que l'expression « droits de l'homme » ne se rapportait pas aux femmes de 1789. Se pose alors la question de savoir si, dans son usage actuel, on peut dire de ce terme qu'il se rapporte à des hommes et à des femmes perçus comme des êtres humains égaux.

Dans le langage courant, le terme « homme » est censé recouvrir tous les individus de l'espèce humaine. Toutefois, sa signification est parfois ambiguë. Ainsi, selon le Conseil de l'Europe, « l'utilisation du genre masculin pour désigner les personnes des deux sexes est génératrice, dans le contexte de la société actuelle, d'une incertitude quant aux personnes, hommes ou femmes, concernées  (3) ». L'une des raisons de cette ambiguïté est que l'utilisation exclusive du mot « homme » pour désigner hommes et femmes établit une hiérarchie entre les deux sexes.

Cette hiérarchie remonte au XVIIe siècle lorsqu'en 1647 le célèbre grammairien Vaugelas déclare que « la forme masculine a prépondérance sur le féminin, parce que plus noble  (4) ». Dorénavant, il faudra écrire : « Les légumes et les fleurs sont frais » et faire en sorte que l'adjectif s'accorde au masculin, contrairement à l'usage de l'époque qui l'aurait accordé au féminin. En effet, au Moyen Age, on pouvait écrire correctement, comme Racine au XVIIe siècle : « Ces trois jours et ces trois nuits entières » - l'adjectif « entières » renvoyant alors à « nuits » autant qu'à « jours ». Au Moyen Age encore, on ne se contentait pas de la forme masculine : pour s'adresser aux femmes et aux hommes dans les discours criés sur la place publique, on disait « iceux et icelles » (pour « ceux et celles ») ainsi que « tuit et toutes » (pour « tous et toutes »). On pouvait aussi dire « mairesse » au XIIIe siècle, « commandante en chef » et « inventeure » au XVe, « inventrice » au XVIe, « lieutenante » au XVIe,, « chirurgienne » en 1759, etc.

Le choix du masculin, prôné par Vaugelas, n'était pas un choix « neutre » et il n'était pas proclamé comme tel. Cette règle hiérarchique semble toujours subsister en France ainsi que dans d'autres pays francophones. Ainsi, en 1984, l'Académie française pouvait écrire, sans se rendre compte, apparemment, de l'ironie de son argument : « Quand on a maladroitement forgé des noms de métier au féminin, parce qu'on s'imaginait qu'ils manquaient, leur faible rendement les a très vite empreints d'une nuance dépréciative : cheffesse, doctoresse, poétesse, etc. On peut s'attendre que d'autres créations non moins artificielles subissent le même sort, et que le résultat aille directement à l'encontre du but visé  (5). »

Comme le faisait remarquer Benoîte Groult (6), cette nuance « dépréciative » ne caractérise pas toutes les professions, mais plutôt celles auxquelles on associe un certain prestige. Les récentes prises de position virulentes sur l'emploi de « Madame la » ministre ne font qu'en témoigner. Pourtant, en plus de ses fondements hiérarchiques, l'usage de « Madame le » n'est conforme à aucune tradition du français pour marquer le genre des noms, une situation que dénonçait déjà le linguiste Ferdinand Brunot en 1922 lorsqu'il s'exclamait : « L'affreux » Madame le « qui gâte tant de nos textes... » Quant à l'éminent grammairien Albert Dauzat, il n'hésitait pas à écrire en 1971 : « La femme qui préfère pour le nom de sa profession le masculin au féminin accuse par là même un complexe d'infériorité qui contredit ses revendications légitimes. Dire Madame le Docteur, c'est proclamer la supériorité du mâle, dont le genre masculin est l'expression grammaticale  (7). »

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nombreux sont les gouvernements qui ont préconisé un emploi non sexiste de la langue, même si, dans beaucoup de pays, notamment la France, ce ne fut que partiellement réalisé. Cette féminisation a pour but d'adapter la langue aux réalités sociales et culturelles, mais elle s'inscrit aussi dans un cadre politique : celui de la reconnaissance de l'égalité des hommes et des femmes, et plus récemment, en France, de la nécessaire parité homme-femme. Parmi les initiatives, on peut relever celles du Canada, à l'avant-garde de cette évolution dès 1978, mais aussi celles de la Suisse, qui, en 1989, féminise l'ensemble de sa terminologie des métiers et professions et publie, en 1991, un guide de rédaction non discriminatoire qui préconise l'emploi de l'expression « droits humains ».

En France, lorsque les dirigeant(e)s politiques ont voulu intégrer les femmes dans la sphère politique, c'est souvent l'emploi de l'expression « hommes et femmes » qui a prédominé (8). Les professions se sont elles aussi féminisées, bien que difficilement et de façon incomplète. Ainsi la circulaire du 11 mars 1986 établit des règles de formation du féminin pour les professions ou titres qui, jusqu'alors, s'écrivaient exclusivement sous leur forme masculine. Plus récemment, en 1997, lors d'un débat de la commission des lois du Sénat relatif à un projet de réforme de la cour d'assises, les sénateurs votèrent l'adoption d'un amendement qui substitue « une personne » à « un homme » au bas de la prestation de serment des jurés d'assises.

Les organisations intergouvernementales et non gouvernementales ont aussi pris des dispositions visant à promouvoir un langage non sexiste. Par exemple, la Conférence générale de l'Unesco a adopté, en 1991 et en 1993, des lignes directrices qui réclament l'emploi de formulations visant clairement les deux sexes et de l'expression « droits de la personne » le plus souvent possible. Lors de la Conférence mondiale sur les droits de l'homme organisée à Vienne en juin 1993 sous l'égide des Nations unies, le Forum des organisations non gouvernementales - qui regroupe plus de mille organisations - a adopté une recommandation appelant à supprimer toute partialité à l'égard de l'un ou l'autre sexe et à remplacer « droits de l'homme » par « droits humains » ou par « droits de la personne humaine ».

La plupart des gens pensent que la pureté de la langue est fixée une fois pour toutes dans les dictionnaires et les grammaires. Or la langue n'est pas statique : elle évolue constamment pour refléter les nouvelles réalités, les changements sociaux et politiques. Ainsi la lettre W n'a-t-elle été incorporée officiellement à l'alphabet français en tant que lettre indépendante qu'en... 1964. La langue est à la fois le reflet et le moteur de toutes les sociétés. Chaque année, les dictionnaires Petit Robert et Larousse ajoutent de nouveaux mots qui reflètent une évolution sociale, technique, médicale, ou des changements dans les moeurs. Le gouvernement français a mis en place depuis plusieurs décennies des commissions de terminologie dont le but est d'adapter le langage moderne aux nouvelles réalités scientifiques, médicales, commerciales, et qui ont accrédité des mots aujourd'hui aussi usuels qu'« informatique », « ordinateur », « stimulateur cardiaque », etc.

La création terminologique ne vise pas seulement à remplacer les mots tombés en désuétude, mais aussi à refléter des changements ayant trait à la représentation de soi et à l'identité sociale ou raciale. Ainsi, aux Etats-Unis, le terme « Africain-Américain », maintenant d'usage courant, est d'origine récente et vise à reconnaître une origine continentale, plutôt que raciale. Lorsque des Américain(e)s décident de se représenter et d'être identifiés par le mot « Africain(e)-Américain(e) », ils et elles font état de leur histoire, de leurs luttes et de leurs aspirations.

Une forme symbolique des relations du pouvoir

LES mots construisent et reflètent la culture et le vécu de toutes les sociétés. Ainsi, si l'on compare la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on relève que, dans cette dernière, seul le mot « homme » est utilisé, alors que, dans la première, le terme général de « personne » est majoritairement utilisé, ce qui indique que ses rédacteurs ont eu à coeur de marquer la non-discrimination sexuelle en recourant le plus souvent à des termes autres que « hommes ».

Le mélange des terminologies qui a caractérisé cet effort n'a pas échappé au professeur de droit Yves Madot lorsqu'il remarque : « La double formulation du titre de la Déclaration et de l'expression employée dans l'article premier est révélatrice d'un embarras terminologique qui serait aisément levé avec la notion de droits de la personne humaine  (9). »

Le langage joue un rôle fondamental dans la formation de l'identité sociale des individus, et l'interaction qui existe entre le langage et les attitudes sociales a fait l'objet de nombreuses recherches et n'est plus à démontrer. C'est ce qu'ont montré le philosophe français Michel Foucault, qui a mis l'accent sur les relations entre pouvoir et discours

 (10), et Pierre Bourdieu, qui, dans son ouvrage Ce que parler veut dire  (11), décrit l'existence d'un capital linguistique dont il extrait le concept de « pouvoir symbolique » intériorisé et accepté : le langage est la représentation ou forme symbolique des relations de pouvoir et confère à ces dernières leur légitimité.

Le conseil des ministres de l'Union européenne du 21 février 1990 est en harmonie avec l'évolution sociale de cette fin du XXe siècle lorsqu'il se dit convaincu que le sexisme dont est empreint le langage en usage dans la plupart des Etats membres du Conseil de l'Europe - qui fait prévaloir le masculin sur le féminin - constitue une entrave à l'égalité entre les femmes et les hommes. Pour sa part, Amnesty International a pris la décision, en décembre dernier, d'adopter un discours des droits qui s'accorde avec son mandat, ses objectifs et sa vision. Trois expressions ont été identifiées qui remplaceront dorénavant l'expression « droits de l'homme », à l'exception des documents historiques. Il s'agit de : « droits de la personne humaine », « droits humains », et « droits de l'être humain ».

Préconiser un changement de terme ne revient pas à éliminer de la mémoire collective un événement tel que la Révolution française de 1789, pas plus qu'il ne revient à en récuser les apports et les conséquences pour l'humanité. Il s'agit, beaucoup plus simplement, de reconnaître que les « droits de l'homme » ont évolué depuis 1789, et, en particulier, que l'égalité entre hommes et femmes fait partie intégrante de cette évolution. Le langage des droits de la personne humaine ne peut se permettre de promouvoir un seul genre (et sexe) en tant que catégorie universelle ni de véhiculer des préjugés : les femmes, tout comme les hommes, ont des droits. Cette reconnaissance passe par l'utilisation d'une expression qui reconnaisse leur existence.

AGNÈS CALLAMARD

(1) Cet article résume un document d'Amnesty International, « Qu'y a-t-il dans un mot ? », publié à l'occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars et du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

(2) Voir, par exemple, Bonnie Anderson et Judith P. Zinsser, A History of Their Own, Harpers amp ; Row, New York, 1988 ; Jan Bauer, Seul le silence te protégera : les femmes, la liberté d'expression et le langage des droits de l'homme, Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, Montréal, 1996. Voir aussi les nombreuses publications de l'association SOS Sexisme.

(3) Recommandation no R (90) du Comité des ministres du 21 février 1990 aux Etats membres sur l'élimination du sexisme dans la langue.

(4) Une évolution semblable a caractérisé la langue anglaise. En 1746, le grammairien anglais John Kirkby énonçait ses « 88 règles de grammaire ». La vingt et unième affirmait que le genre masculin était plus général que le genre féminin. Kirkby faisait ici de l'homme une catégorie universelle.

(5) Déclaration faite par l'Académie française en séance du 14 juin 1984, en réponse à l'existence d'une commission de terminologie « chargée d'étudier la féminisation des titres et des fonctions et, de manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes ». L'adaptation des noms de profession aux réalités sociales et culturelles se produit, bien que lentement.

(6) Benoîte Groult, « Cachez ce féminin », Le Monde, 11 juin 1991.

(7) Ibid.

(8) Par exemple, l'établissement du suffrage (vraiment) universel en 1945 par le général de Gaulle stipule que « l'Assemblée nationale constituante sera élue par tous les Français et toutes les Françaises majeurs ».

(9) Yves Madot, Droits de l'Homme, Masson, Paris, 1991.

(10) Michel Foucault, La Volonté de pouvoir, Gallimard, Paris, 1976, et L'Archéologie du savoir, Gallimard, 1987.

(11) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, Paris, 1982.

Source:
LE MONDE DIPLOMATIQUE | MARS 1998 | Page 28
http://www.monde-diplomatique.fr/