La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie 

EuroPROFEM - The European Men Profeminist Network http://www.europrofem.org 

   

Précédente ] Accueil ] Suivante ]

La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie  

Daniel WELZER-LANG, Pierre DUTEY et Michel DORAIS 

vlb éditeur 1994 - Québec;

Sommaire

 

Introduction

Daniel WELZER-LANG : L'homophobie : la face cachée du masculin. 

Michel DORAIS : La recherche des causes de l'homosexualité: une science-fiction? 

Pierre DUTEY : Homophobie : des mots aux maux... 

Christophe GENTAZ : L'homophobie masculine : préservatif psychique de la virilité ? 

Françoise GUILLEMAUT : Images invisibles : les lesbiennes. 

Bill RYAN et Jean-Yves FRAPPIER : Quand l'autre que soi grandit : les difficultés à vivre l'homosexualité à  l'adolescence 

Michael BOCHOW :Au-delà du mur : Attitudes envers les hommes homosexuels en Allemagne  

Claudie LESSELIER : L'extrême droite, ça fait mâle ! 

 

 

Introduction

   Octobre 1988 : le Professeur Claude GOT rend à Claude Évin, alors ministre français de la Santé, son Rapport sur le sida. Janvier 1989 : un dispositif tripartite se met en place. Aux côtés d’une Agence Française de Lutte contre le Sida et d’un Conseil national du Sida, une Agence Nationale de Recherche sur le Sida (ANRS) voit le jour, chargée de coordonner les études et recherches, tant en matière de "sciences dures" que dans le domaine des sciences humaines. Septembre 1992 : notre équipe propose à l’ANRS une recherche sur l’homophobie, jugeant que dans l’étude de la perception sociale du Sida et son influence sur le comportement sexuel de la population générale", l’homophobie doit occuper une position focale, indispensable à la compréhension des phénomènes de discrimination et stigmatisation qui risquent de faire du sida une pathologie sociale.

Parallèlement à cette enquête qui nous amènera à analyser plusieurs dizaines d’entretiens semi-directifs, nous constatons avec étonnement que ce thème de l’homophobie, pourtant si actuel, n’a jamais été développé dans la littérature de langue française. Ceci confirme l’impression que nous avions eue en pilotant des recherches et formations sur des domaines associés à l’homosexualité. Et pourtant, les mouvements gais en France et à l’étranger, l’épidémie du sida et sa cohorte d’hésitations sur les mesures législatives que voudraient prendre certains gouvernants, comme feu le projet de Contrat d’union civile en France ou les attentats contre les établissements gais en Amérique du Nord, sont quelques-uns des éléments récents qui viennent souligner l’urgence de réfléchir aux discriminations dont sont victimes les personnes qui ont des pratiques homosexuelles, ou qualifiées de telles.

Loin de vouloir seulement décliner l’ensemble des atteintes aux droits des personnes, dont sont victimes gais et lesbiennes, nous avons voulu interroger et approfondir cette notion même d’homophobie. Quel est son sens ? L’homophobie est-elle une question limitée à l’homosexualité et son acceptation, ou beaucoup plus largement la haine et la stigmatisation des qualités considérées féminines chez les hommes, et dans une autre mesure, des qualités dites masculines chez les femmes ? Et ce dénigrement, cette haine, ne proviendraient-ils pas d’une angoisse plus profonde encore, de la peur de l’autre en soi, c’est-à-dire de cette femme qui sommeille en chaque homme, de cet homme qui dort en chaque femme, de cet homosexuel-le qui, sait-on jamais, n’attend peut-être en nous que de s’éveiller ? Comment alors ne pas lier l'homophobie aux pseudos-frontières des genres masculins et féminins et à leurs rapports de pouvoir ?

C’est à l’exploration de ces interrogations, qui ont traversé toute notre recherche, que ce livre est dédié. Sous le beau titre trouvé par Michel DORAIS, des contributions généralistes ou plus thématiques vont pointer dans une direction commune : c’est du même qu’il s’agit, c’est de l’autre qu’il s’agit, et des incessants renvois entre ces deux pôles. la peur de l’autre en soi peut certes s’entendre comme crainte de voir émerger une partie de moi-même dont je ne veux pas (l’autre-de-moi), mais aussi comme crainte de l’autre en tant que tel (l’autre-que-moi), angoisse de la différence du seul fait de son étrangeté. Les racistes de tous poils ont depuis longtemps cultivé et exploité cette méfiance devant ce qui est inconnu ou différent.

En ces temps ou l’égalité dans les rapports hommes/femmes est loin d’être acquise, où les préjugés que génère le sida mettent à l’épreuve les droits et libertés des personnes, où la montée de l’extrême droite donne cours à une intolérance renouvelée face aux différences, affronter cette peur de l’autre en soi est une nécessité pour qui veut comprendre l’homophobie, l’intolérance et la violence auxquelles elle conduit.

Les chapitres de cet ouvrage proviennent d’auteurs de formations et de champs disciplinaires différents, d’Europe et d’Amérique. Daniel Welzer-Lang nous invite à considérer les rapports entre homophobie et masculinité. Il lie les questions de l’homophobie particulière, celle qui s’exerce à l’encontre des gais et lesbeinnes, à l’homophobie collective qui prend sens dans les constructions hiérarchisées des genres masculin et féminin. Pierre Dutey, dans une quête longue et passionnante, traque à travers la littérature et les arcanes lexicographiques les différents sens de cette homo-phobie . Brigitte Lhomond, par l’étude des discours scientifiques ou prétendus tels, montre combien la catégorie homosexualité occupe une position centrale dans la construction des rapports sociaux de sexe. Françoise Guillemaut explore cette extrême disparité dans les surfaces d’émergence des homosexualités, selon qu’elles sont masculines ou féminines, et l’invisibilisation des lesbiennes qui en résulte. Michel Dorais pose lumineusement la différence qui opposera, en matière de recherche des "causes" de l’homosexualité, des discours essentialistes très déterminés idéologiquement, à la critique constructiviste qui peut leur être opposée et met en cause leur objectivité et leur scientificité. On lira avec quelque effroi les résultats de l’enquête menée par Michael Bochow en Allemagne, laquelle montre que si des évolutions se font jour quant à la "tolérance sociale" de l’homosexualité, elles ne sont ni aussi rapides ni aussi radicales qu’on pourrait l’espérer. Claudie Lesselier souligne quant à elle l’adhérence qui existe entre homophobie et discours d’extrême droite, sous-tendue par des stéréotypes virils qu’on voudrait disparus. Patrick Pelège de Bourges nous livre l’analyse que permettent certains des entretiens réalisés à Lyon, suivi en cela par Christophe Gentaz qui, dans le sillage de Daniel Welzer-Lang, se demande si nous ne devrions pas considérer l’homophobie comme le préservatif psychique de la virilité. [intégrer ici Bill Ryan et Jean-Yves Frappier, puis les Belges].

La part de mystère donc de menace que recèle l’autre –l’homosexuel pour l’hétérosexuel, la femme pour l’homme, l’homme pour la femme, l’étranger pour l’autochtone, l’autochtone pour l'étranger, etc.– nous l’avons tous crainte, un jour ou l’autre, en notre for intérieur. Interroger nos connaissances, nos attitudes et nos valeurs face à l’homosexualité et l’homophobie est une façon salutaire de traquer l’ignorance, qui fait le lit de l’intolérance. C’est pourquoi nous vous convions dans les pages qui suivent, à débusquer et apprivoiser cette peur de l’autre en soi qui se cache en chacun de nous.

 


Précédente ] Accueil ] Suivante ]